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Jutra condamné à mort sans recours possible

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Encore une tornade médiatique déclenchée, cette fois, par quelques pages ambiguës d’une biographie qu’on lance ce jour même. Depuis dimanche, les réseaux sociaux distillent leur venin, étalant la bêtise d’un grand nombre de leurs utilisateurs. Les animateurs de radio se délectent, un historien, que seuls connaissent les aficionados du cinéma québécois, est propulsé à l’avant-scène et un éditeur se frotte les mains dans l’espoir que de beaux dollars viennent récompenser son audace.

Du coup, Claude Jutra, l’un des pionniers du cinéma québécois, honoré internationalement de son vivant et de façon posthume, est condamné à mort sans aucun recours possible, puisqu’il est décédé­­ depuis plus de 30 ans.

Par les temps qui courent, accuser quelqu’un de pédophilie, c’est en faire un paria. Pas besoin de le lyncher, les réseaux sociaux s’en chargent. Ce que j’y lis sur Jutra dépasse l’entendement. Un tsunami­­ d’injures, d’invectives et de grossièretés. On y jette aux ordures­­ non seulement le cinéaste, mais tous les «artisses». Des dévoyés, des pourris, des pervers, que 87 % des Québécois disaient aimer, révélait un sondage Léger pas plus tard que la semaine dernière­­.

Jutra était bisexuel 

J’ai assez bien connu Claude Jutra, sa sœur Mimi et ses parents. J’ai fréquenté la plupart de ses amis les plus proches, dont Michel Brault, son complice de toujours, et Johanne Harelle, son égérie durant plusieurs années avant de devenir celle du sociologue français Edgar Morin.

À la fin des années 1950, Aimée Danis, ma deuxième femme, fut quelque temps la compagne de Jutra. Claude était bisexuel, nous le savions tous. Même s’il était discret, il ne s’en cachait pas, ce qui n’était pas si commun à une époque où l’homosexualité pouvait détruire une carrière. Son film À tout prendre ne fait pas mystère de son affection pour les garçons, ce qui n’implique pas qu’il ait eu des relations avec des adolescents et encore moins avec des enfants­­.

En mal de reconnaissance

Si cet homme intelligent, raisonnable et doué, plutôt doux et timide­­, avait racolé de jeunes garçons au carré Saint-Louis où il habitait, comme le laisse entendre la biographie d’Yves Lever, l’affaire­­ aurait fait surface bien avant aujourd’hui. Ses amis les plus intimes l’auraient mis en garde contre les dangers qu’il courait en raison de sa notoriété.

L’ancien prof de cinéma au Cégep Ahuntsic doit être bien en mal de reconnaissance pour avoir prononcé pareil arrêt de mort sur la foi des propos d’une dizaine de personnes «ayant observé le comportement sexuel» de Jutra. Du propre aveu de Lever, il n’a rencontré aucune des présumées victimes. Depuis deux jours, d’ailleurs, il ne cesse de minimiser les conséquences de ce qu’il a écrit, en faisant de Jutra et de son œuvre un éloge démesuré.

Coupables à coup sûr

Lever portera tout un poids sur sa conscience si, dans les semaines­­ qui viennent, on en reste à ces allégations basées sur du ouï-dire. Malheureusement, le mal est fait, comme le démontre l’embarras extrême dans lequel se retrouve la direction de Québec Cinéma, qui organise le gala des Jutra.

Si j’avais encore 20 ans, je serais bien effrayé de commencer ma vie professionnelle à une époque où médias, réseaux sociaux et opinion publique, faisant fi de toute présomption d’innocence, condamnent les gens d’emblée et continuent de considérer coupables ceux que même les tribunaux ont innocentés.

Télépensée du jour 

Si vous voulez vous plaindre de la vieillesse, il faut faire vite, car elle ne dure pas longtemps.