/entertainment/opinion/columnists
Navigation

Je n’aurais pas voulu écrire cette chronique

Claude Jutra
Photo d'archives Claude Jutra

Coup d'oeil sur cet article

C’est la mort dans l’âme que je me rends à l’évidence, puisqu’il y a désormais évidence. Les révélations de cet homme qu’on a prénommé «Jean» pour respecter son identité, me paraissent crédibles, car elles sont corroborées par Louise Rinfret. Actrice, scénariste et collaboratrice de Claude Jutra pour son film La dame en couleurs, Louise travaille maintenant auprès des victimes de violences sexuelles. Elle connaît donc les conséquences pour un enfant dont on abuse.

Fallait-il qu’Yves Lever entr’ouvre cette «canne de vers» dans sa biographie de Jutra? Pourquoi lui et Boréal ont-ils préféré des propos ambigus, alors qu’ils semblaient connaître les faits révélés hier? Par pudeur? J’en doute, puisque ces quelques pages et l’emploi du mot pédophile condamnaient déjà le réalisateur, mort depuis 30 ans. Par calcul? Pour que le mystère se prolonge et favorise la vente du livre? Je n’ose pas y croire, mais...

Qu’est-ce qui changera? 

Les propos de Lever et la révélation qu’ils ont suscitée ne changeront malheureusement pas grand-chose à la vie de la victime. On répétera que sa dénonciation en incitera d’autres à suivre son exemple. Je le souhaite, mais je n’en suis pas si certain.

Le doute, le regard des autres sur soi, le sentiment de culpabilité, la crainte que la honte rejaillisse sur toute sa famille et la réaction démesurée des médias et des réseaux sociaux, tout cela risque d’inhiber encore longtemps les victimes. Si seulement l’affaire Jutra pouvait faire comprendre aux adultes à qui se confie un enfant qu’il faut prendre au sérieux ses propos, quelle que soit la renommée de l’abuseur.

Un grand désordre 

Je ne blâme pas les proches à qui «Jean» avait confié son terrible secret au moment de la mort de Jutra, mais leur silence a fini par créer un immense désordre public. Aujourd’hui, il faut déboulonner les monuments, débaptiser les rues, les parcs, les salles et les trophées. On se lance dans le révisionnisme, et comme au Québec la fureur publique ne fait jamais les choses à moitié, on mettra sans doute en quarantaine des films comme Il était une chaise, Mon oncle Antoine, Kamouraska et tous les autres.

La vérité n'est pas facile 

Voilà qui devrait faire réfléchir pour longtemps tous ces zélés intempestifs, élus ou non, qui sont en mal de héros et n’attendent que la mort d’une personnalité pour réclamer des funérailles nationales et lui élever des statues.

Si je ne voulais pas écrire cette chronique, c’est que la vérité fait très mal. Par ses actes, Claude Jutra a aussi abusé ses propres amis. Sans l’avoir voulu, il nous a trahis. Comme disait Alexandre Jardin dans une entrevue à la SRC après la parution de son livre Des gens très bien: «Toutes les familles qui ont un pédophile, ou qui traînent un énorme merdier comme ça, et qui se taisent sont des familles qui meurent et tous les pays qui n’arrivent pas à vivre avec la vérité sont des pays qui meurent.»

C’est bien la dernière chose que je souhaite au Québec et aux amis de Claude Jutra.

Télépensée du jour

Bleu nuit reprend du service à la chaîne Prise 2. La télé a bien changé: aujourd’hui, ce genre de films passe à l’heure du souper.