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Claude Jutra: l’œuvre et l’homme

ART-CLAUDE JUTRA
Photo Agence QMI En quelques jours, la réputation de Claude Jutra est passée de génie à salaud.

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En quelques jours, la réputation de Claude Jutra est passée de génie à salaud. C’était un géant du cinéma québécois. En son nom, on avait baptisé les prix qui viennent récompenser ses artisans.

Mais un historien, Yves Lever, est venu nous révéler la part sombre du personnage: il aimait les jeunes hommes. C’était un pédéraste.

Un témoignage est venu aggraver son cas: il s’est rendu coupable de pédophilie en multipliant les attouchements sur un jeune de six ans.

L’opinion s’est enflammée. Il faut débaptiser les prix qui portent son nom et les places publiques qui l’honorent. La ministre de la Culture l’a aussi proposé et Québec Cinéma a obtempéré.

Denis Coderre s’est engagé à agir rapidement en ce sens. D’autres maires feront de même.

Certains défendent Jutra timidement. Ils nous invitent à la prudence en attendant que l’enquête se confirme avant de trancher.

Céline

Cette polémique nous ramène à une question jamais réglée: dans quelle mesure peut-on distinguer l’œuvre de l’artiste?

Une création de génie peut-elle être l’œuvre d’un salaud ou, du moins, d’un homme qui s’est rendu coupable de choses répréhensibles, ou même, simplement odieuses?

Le cas d’école, en la matière, c’est celui de Louis-Ferdinand Céline. L’auteur du Voyage au bout de la nuit a révolutionné la littérature française. C’est un écrivain d’exception. Tous reconnaissent son génie.

C’était aussi un raciste et un antisémite qui a publié contre les Juifs des pamphlets dignes d’un fou furieux.

Peu à peu, on a appris à distinguer l’œuvre de l’homme. On peut lire Céline sans être suspecté d’embrasser ses passions morbides.

On peut penser aussi à Henry de Montherlant. Son cas est plus complexe. C’est un écrivain à la plume splendide. Un classique au milieu de vingtième siècle. Ses romans, ses carnets, son théâtre mériteraient d’être redécouverts.

Mais son œuvre est aussi empreinte de misogynie.

Faut-il pour autant fermer ses livres à jamais et s’interdire l’émerveillement devant son style et ses traits de génie?

On pourrait ajouter d’autres noms. Aragon, le poète, avec son Ode à Staline. Heidegger, le philosophe, un temps tenté par le nazisme. Roman Polanski, qui a sodomisé une gamine. Chaque fois, c’est le même dilemme.

Indéfendable

Il ne s’agit pas de défendre l’indéfendable. Il s’agit de ne pas renier ce qui ne peut être renié.

On ne peut désormais effacer de la mémoire de Claude Jutra ce que nous venons d’apprendre sur lui. Elle est désormais marquée au fer rouge. On ne peut non plus décider de gommer ses films de la culture québécoise, comme s’ils n’existaient plus.

Débaptiser les lieux qui l’honorent, c’est une chose. Annoncer que ses films sont désormais à proscrire, c’en est une autre.

Un artiste exceptionnel qui a commis des crimes impardonnables ne mérite pas de passe-droit. Il n’en demeure pas moins un artiste exceptionnel.

L’humanité est affreusement insupportable. Capable du meilleur et du pire. Et cela, à travers le même homme.

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