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L’emploi que personne ne veut

Bloc - bordel informatique
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Personne n’a le goût d’être le grand patron informatique du Québec. Depuis 16 mois, le poste est toujours occupé par intérim et le gouvernement essuie les refus.

Nous avons appris que Québec a approché au moins cinq candidats pour devenir dirigeant principal de l’information (DPI) (c’est le nom officiel de grand patron informatique).

Alors que Québec est au cœur de sa grande réforme dans le domaine, le gouvernement n’a donc pas encore trouvé un véritable pilote. Depuis octobre 2014, le poste est assuré par intérim par Yves Ouellet. Économiste réputé depuis un quart de siècle dans la fonction publique, il connaît les chiffres et pour un intérim, c’était la priorité. Mais il ne fait que donner un précieux  coup de main en attendant qu’on trouve quelqu’un d’autre. Il n’est pas formé en informatique et Québec veut aussi son expertise en économie dans d’autres choses que pour les projets technologiques.

Tout est en train de changer en informatique et les deux grands meneurs au sommet de cette réforme : Yves Ouellet, placé par intérim et Martin Coiteux, qui a changé de ministère et ne s’en occupe plus. 

Ainsi, ceux qui ont idéalisé la réforme ne seront pas ceux qui coordonneront son application. Un véritable DPI, qui excelle en gestion, en technologie et qui est assuré de rester assez longtemps, aurait contribué à apporter une certaine stabilité dans cette réforme.

Mais Québec n’en trouve pas. Personne n’est intéressé par le défi effectivement périlleux.

Voilà quelques raisons :

Salaire

Québec prévoit un salaire annuel d’environ 180 000 $ pour un DPI. Rappelons que par année, le gouvernement du Québec accorde près de 3,5 milliards de dollars en contrats informatiques. Le DPI est en haut de cette pyramide qui décide comment dépenser cet argent. Le patron d’Hydro-Québec touche 480 000 $, ceux de Loto-Québec et de la SAQ : 375 000 $. Dans cette ère de la 4e révolution industrielle avec le numérique, est-ce que le Québec devrait payer davantage celui qui s’occupe de l’informatique ou celui qui s’occupe de la boisson ?

Le sort des précédents 

Le poste peut faire peur. Le dernier DPI était Jean-Guy Lemieux. Il a été en poste quelques semaines et a dû quitter devant les apparences de conflit d’intérêts. Notre Bureau d’enquête avait révélé que son frère était vice-président de la firme CGI.

Le précédent, Jean-Marie Lévesques, avait quitté un an avant la fin de son mandat. Plusieurs reportages sur des dérapes informatiques l’ont écorché puisqu’il était le numéro 1 de l’informatique et il devait être imputable.

Imputabilité maximale

M. Lemieux n’a rien fait de mal. Mais il ne pouvait pas être DPI et sortir de la salle à chaque fois qu’une situation pouvait concerner CGI. C’est l’un des plus importants partenaires informatiques du gouvernement.  

M. Lévesques n’a rien fait de grave non plus. Mais il était le patron et des projets ont dérapé. C’est lui qui devait prendre le blâme.

Publiquement, les deux fonctionnaires ont donc été écorchés. Le sujet est devenu politique et même des élus ont dénoncé haut et fort leur gestion. Les médias, moi le premier, ont fait la même chose.

Bref, ce n’est de tout repos être DPI. On devient imputable de l’«informatique». Et «l’informatique», c’est gros, c’est large, c’est partout et c’est complexe. Un DPI devient donc imputable de bien des choses. Ça touche tous les ministères et organismes. Si un des milliers informaticiens de la fonction publique fait une gaffe, ça peut être le DPI qui doit le prendre pour l’équipe. C’est peut-être lui qui aura sa photo dans le journal. En plus, le gouvernement veut plus de transparence dans le domaine informatique. Le DPI devra donc idéalement ne pas fuir les médias.

Imaginez le fonctionnaire qui dirige la branche informatique d’un ministère X. qui se fait offrir le poste de DPI On lui propose un salaire comparable pour un travail qui comporte encore plus de responsabilités et d’imputabilité. Présentement, s’il commet un impair de gestion, c’est souvent le sous-ministre de son organisation qui devra prendre le blâme. C’est le sous-ministre qui doit souvent se présenter en commission parlementaire devant les élus pour rendre des comptes et parfois se faire torpillé de critiques. Peu de directeurs informatiques des ministères sont intéressés à parler aux médias et peu de médias sont intéressés à parler aux directeurs informatiques. 

Ça peut prendre du courage pour accepter le poste de DPI. Mais ça peut prendre de la sagesse pour le refuser en reconnaissant que ce serait plutôt téméraire.

Un rôle peu clair

Le poste peut aussi faire peur parce que les candidats ne savent pas encore vraiment dans quoi ils s’embarquent. Québec veut modifier le rôle du DPI tel qu’on le connaissait, ou plutôt tel qu’on ne le connaissait pas vraiment. Il était un genre de conseiller sans trop de pouvoirs. Un genre de coordonnateur qui ne peut pas imposer. Mais là, Québec veut un DPI avec plus de responsabilités. Un véritable chef de l’informatique gouvernementale qui peut dicter et assurer l’application uniforme des façons de faire. Le problème, c’est que cette fonction-là n’a jamais existé au Québec. Difficile de savoir si on est intéressé par quelque chose que personne n’a fait. Ça peut donc ralentir le plongeon de certains candidats.

Questionné à savoir pourquoi le gouvernement essuyait autant de refus, Québec n’a pas commenté et se limite à souligner que le rôle du DPI sera renforcé et que le gouvernement n’allait pas nommer un DPI tant que son projet de loi en technologie de l’information ne sera pas déposé. C’est prévu pour cet hiver.