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Du Uber taxi au Uber médecin

Du Uber taxi au Uber médecin
Perry Mah/Edmonton Sun/QMI Agen

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Vous croyez que Uber ne concerne que les chauffeurs de taxi? Détrompez-vous. La logique d’Uber menace tous les emplois dans le secteur des services.

Uber choque les chauffeurs de taxi qui se demandent pourquoi au nom d’une nouvelle technologie, il faudrait déréglementer toute une industrie. Là-dessus, ils ont raison. Mais Uber est bien plus que du taxi. Éventuellement, tous les services pourraient être touchés par le phénomène Uber.

La réglementation existe parce qu’au cours des ans divers abus ont nui aux consommateurs et aux honnêtes travailleurs du taxi. Rien n’empêche les chauffeurs de taxi d’utiliser eux-mêmes des technologies similaires à celles d’Uber. En fait, leur équipement électronique est à présent meilleur que celui des chauffeurs d’Uber. Ce que les chauffeurs de taxi reprochent surtout à Uber est de faire tomber le prix des courses. Comme l’a bien montré Le Journal de Montréal, les chauffeurs d’Uber gagnent des honoraires dérisoires, bien en deçà du salaire minimum. Est-il normal qu’une entreprise profite de la loi sur les travailleurs autonomes pour faire travailler des gens à un si faible taux horaire? Non. Est-il sain dans une économie que des gens travaillent pour si peu d’argent? Non, parce que leur pouvoir d’achat diminue proportionnellement, ce qui appauvrit le reste de la société.

Docteur Uber

Mais le modèle Uber pourrait se développer dans bien d’autres sphères. Par exemple, pourquoi se rendre à une clinique médicale pour voir un médecin? En suivant le modèle d’Uber, quelqu’un pourrait se rendre chez vous avec un stéthoscope électronique, un appareil automatique pour prendre la pression et un thermomètre. Il vous poserait quelques questions et vous seriez mis en ligne avec un médecin quelque part en Inde, au Costa Rica ou à Cuba. Le médecin vous poserait peut-être quelques questions supplémentaires et puis il vous prescrirait un médicament. Pour quelques dollars. Vous pourriez même probablement acheter votre médicament d’une pharmacie d’un pays où le médicament se vend bon marché. Vous le recevriez 24 heures plus tard par courrier express. Bien sûr, il existe des réglementations qui empêchent les gens de donner des services médicaux sans être reconnu par le gouvernement. Mais la logique d’un Uber médical est la même que celle du Uber taxi.

Cuisinier Uber

Vous ne voulez pas faire à manger chez vous ce soir? Vous recevez des amis à dîner? Vous pourriez aussi faire venir chez vous quelqu’un qui vous préparerait un excellent dîner pour de bons prix. Déjà, il est possible de voyager à travers le monde et de dîner chez des particuliers à des prix imbattables. Les restaurateurs sont assez mécontents de cette évolution de leur industrie. Les services internet de restaurants à domicile sont plus ou moins permis par la loi (plutôt moins). Évidemment, les restaurateurs perdent de l’argent avec un pareil service. Comme les chauffeurs de taxi, ils doivent payer des taxes, se conformer à une réglementation, obtenir des permis de toutes sortes. Un particulier ne paie pas ces frais. 

Comptable Uber

Les entreprises n’ont plus besoin de faire leur comptabilité dans le pays où se situe leur siège social. Bombardier vient de nous en donner un exemple en déplaçant des services comptables au Costa Rica. Mais il pourrait être facile pour quiconque de faire faire son rapport d’impôt en utilisant un Uber comptable. Quelque part dans le monde, pour quelques dollars, quelqu’un ferait votre rapport d’impôt. Évidemment les comptables d’ici seraient assez mécontents de cette compétition étrangère. De l’argent sortirait du pays et donc ne ferait pas rouler l’économie d’ici.

En compétition avec des pays pauvres

Le fond du problème est que la technologie permet à présent de mettre en compétition les travailleurs des pays industrialisés avec les travailleurs des pays en développement. Il est impossible pour les travailleurs des pays industrialisés de rivaliser avec ceux des pays en développement, ne serait-ce que parce que les charges sociales qu’ils soutiennent sont beaucoup plus lourdes que celles des pays pauvres. En plus, les réglementations des pays industrialisés sont en général beaucoup plus strictes que celles des autres pays. En d’autres termes, emprunter la voie tracée par Uber mène à une tiers-mondisation des pays industrialisés et à une déréglementation tous azimuts.

Quelque chose de bon

Est-ce à dire que tout est mauvais dans la logique d’Uber? Pas du tout. Si les chauffeurs de taxi, les restaurateurs, les comptables ou les médecins commencent à utiliser de manière extensive ce genre de technologie, tout le monde pourrait en sortir gagnant. Reprenons l’exemple du malade. Pourquoi un médecin d’ici ne pourrait-il pas offrir une consultation à domicile tout en demeurant lui-même à son propre domicile? Il suffirait que quelqu’un apporte chez le patient quelques instruments médicaux électroniques. Le reste pourrait être couvert par l’assurance maladie. En cas de doute, le médecin pourrait recommander au patient de se rendre à l’hôpital. De même, les restaurateurs pourraient offrir des services sur demande de repas bien plus personnalisé en utilisant mieux les outils informatiques. Etc.

Ce qui est important

L’important est qu’aucune compagnie multinationale ne vienne monopoliser l’industrie locale des services. Il faut préserver la reconnaissance des compétences locales et des formations locales. Les réglementations doivent continuer à s’appliquer, car elles garantissent les consommateurs contre les dérives d’un capitalisme sauvage. Surtout, il faut protéger le marché des services contre la concurrence déloyale des travailleurs qui proviennent de pays où ces services ne coûtent presque rien. Sinon, notre argent sortira à pleines portes du pays, les gouvernements auront du mal à taxer les services, les revenus des impôts baisseront, les services gouvernementaux tomberont et toute l’économie entrera dans un long et douloureux déclin. À cet égard, le Traité transpacifique paraît une dangereuse évolution dans l’intérêt des multinationales comme Uber, intérêt qui ne coïncide pas toujours avec celui de notre économie, tant s’en faut.