/opinion/columnists
Navigation

Rue Claude-Jutra

Coup d'oeil sur cet article

Il fallait qu’on évacue Claude Jutra du gala du cinéma québécois, par respect pour ses victimes, pour le ciné­ma, pour les récipiendaires. J’applaudis la vigueur du rejet public de la pédo­philie. Elle contrebalance le malai­se face à la complaisance d’une faune artistique qui savait, se doutait, se taisait.

Pourquoi a-t-elle anobli cet homme au point de donner son nom à un trophée? Le Québec est un des rares endroits où l’on déifie ainsi une vedette: Jutra, Félix, Olivier. Au contraire, Césars, Victoires, Oscars, Emmys, Grammys, Golden globes et Junos portent tous des noms symboliques!

Garder la rue

J’aimerais cependant qu’on garde une rue Claude-Jutra, surtout à Québec, où personne n’habite cette rue. L’homme méprisable reste un artiste admirable. Si on examine la vie des gens dont les noms ornent nos rues, on découvre des racistes, des batteurs de femmes, des fraudeurs, des alcooliques finis, des dépravés.

Leur remplacement épuisera vite le dictionnaire de l’ornithologie ou la végétation.

On souligne ainsi une réussite politique, économique, scientifique, artistique. Parce que chacun à sa manière a marqué son temps en dépit de ses côtés sombres.

Les noms de rues représentent une porte d’entrée vers la culture et le passé, des chemins de mémoire vers notre histoire, y compris ses côtés honteux et sombres.

En parler

En passant dans la rue Claude-Jutra, mon fils me demandera qui c’est. Je lui expliquerai que c’est le cinéaste de Mon oncle Antoine, mais aussi le salaud qui a abusé de jeunes garçons.

Je lui dirai sa chance de vivre à une époque où la notoriété ne confère pas l’immunité, où l’on croit les victimes qui parlent. Je lui dirai qu’il ne faut vénérer personne, mais reconnaître le talent; que la grandeur d’une œuvre n’éclipse pas la petitesse de l’être humain. Ni l’inverse.

Si les salauds disparaissent des noms de rues, on ne parlera plus que fleurs et d’oiseaux...