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Talons d'Achille d'Uber

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Loin d’échapper aux lois et actions des États, les entreprises numériques et internet comme Uber y sont, au contraire, bien plus exposées.

Dans la discussion publique au sujet d’Uber nous avons encore lu et entendu des commentaires voulant qu’il soit difficile pour les États de taxer une transaction faite par internet. Peu importe qu’il s’agisse d’Uber, Airbnb, de services de vente de livres, musique ou vidéos en ligne. Il est aussi difficile pour les États de réguler les activités numériques d’entreprises faisant affaire ici à partir de pays étrangers et même de paradis fiscaux.

Il s’agit d’un mythe, pur et simple.

Démontrons avec le cas précis d’Uber qui fait présentement l’actualité.

Talon d’Achille n° 1 : interdiction du cash

Le modèle d’affaires d’Uber repose sur l’interdiction du paiement cash entre usagers et chauffeurs. Uber exige que les paiements des courses de taxi soient faits par cartes bancaires via son application numérique.

Comme je l’ai expliqué dans « L’imposture Uber », l’exclusivité du paiement électronique permet à Uber de devenir un revendeur unique. Et cette position dominante lui permet d’être un « hyper-régulateur » des prix et conditions d’accès à la part de marché qu’il contrôle. Une « hyper-régulation » principalement à son propre avantage, bien sûr.

La numérisation du paiement multiplie les écritures comptables, donc multiplie les traces matérielles des transactions

Or, contrairement au paiement cash, le paiement électronique multiplie la production d’inscriptions comptables. Dans les registres Uber bien sûr. Mais aussi les comptes bancaires des usagers, chauffeurs et Uber. Donc également dans les livres de leurs établissements bancaires respectifs. Cela sans compter dans les livres des intermédiaires de paiement (Interac, Visa, MasterCard et autres).

Bien sûr, il est un peu plus difficile d’accéder aux livres comptables d’Uber sur ordinateurs que sur cahiers papier. Les tentatives d’Uber de reprendre de contrôle, à partir de San Francisco, des ordinateurs de son siège social montréalais lors des perquisitions du ministère du Revenu du Québec le montrent bien. Mais une fois l’accès à ces livres obtenus, ils sont beaucoup plus faciles à analyser. Car on peut recourir à des programmes informatiques travaillant beaucoup plus rapidement que les êtres humains.

Étant donné que les mêmes montants sur les mêmes transactions doivent se retrouver inscrits en autant d’endroits, il devient d’autant plus difficile pour Uber et ses chauffeurs de tenir une double comptabilité (une officielle, mais trompeuse par opposition à la vraie, tenue secrète).

Bref, la numérisation du paiement multiplie les écritures comptables, donc multiplie les traces matérielles des transactions, donc facilite la preuve de celles-ci.

Talon d’Achille n° 2 : les communications

La numérisation des interactions entre Uber, usagers et chauffeurs impliquent la participation d’intermédiaires. Évidemment, la participation des intermédiaires des industries bancaires et du paiement dont nous venons de parler. Mais avant eux, d’autres intermédiaires de l’industrie des télécommunications. C’est-à-dire les entreprises de services téléphoniques et internet respectifs d’Uber, des usagers et des chauffeurs.

Les opérations que font entre eux les usagers et chauffeurs font sur leurs portables individuels et Uber à travers ses parcs d’ordinateurs doivent nécessairement être relayées par les câbles, tours radio cellulaires et serveurs des entreprises de télécommunications.

Loin d’immuniser des interventions des États, le caractère essentiellement numérique d'activités les y rend vulnérables

Or, demandez-le à nos amis Chinois ou Iraniens, rien n’est plus facile que de repérer et, surtout, de contrôler – voire, interrompre carrément – l’accès aux communications devenues numériques.

N’importe quelle autorité pourrait déclarer que si Uber n’offre pas d’application mobile percevant les automatiquement taxes ou si l’entreprise ne respecte telle loi, ses communications internet et cellulaires sur son territoire seront purement et simplement coupées. Et les opérations bancaires découlant de ces activités, interdites.

Ce n’est pas une question de capacité ou de faisabilité. C’est plutôt une question de reconnaissance de ces capacités et faisabilité. Puis, de volonté. Et bien sûr, dans un État de droit démocratique, de légalité et de respect des garanties constitutionnelles des droits judiciaires.

Théoriquement, Uber pourrait alors transférer ses activités sur l’internet invisible (Darknet) et n’employer que des cryptomonnaies (comme le Bitcoin). Sauf que cela ne ferait que compliquer l’intervention possible des autorités et obstacle à que ses services puissent rejoindre le grand public.

Bref, loin d’immuniser Uber des interventions des États, le caractère essentiellement numérique de ses activités les y rend vulnérables.

Poignée numérique sur la réalité

Dans « La force du matériel », je rappelais que l’informatique (ou le numérique) n’opère qu’avec des machines maniant des objets matériels appelés « informations ». Ainsi, la numérisation de n’importe quelle activité sociale implique la multiplication d’objets informationnels maniés par des machines tout aussi matérielles.

Par exemple, il y a quarante ans à peine une transaction au comptoir de la banque impliquait l’écriture du montant à votre crédit ou débit dans votre livret papier ainsi que deux autres écritures papier correspondantes à la banque dans votre compte et le journal des transactions.

Les utilisations innovantes de l’énergie et de la matière n’échappent aucunement au monde tangible. Bien au contraire.

Aujourd’hui, des centaines de copies de cette information (et méta-informations) doivent être produites et conservées pour permettre de réaliser électroniquement la même transaction de manière fiable et sécuritaire.

Les prétentions à savoir que les interactions numériques seraient « immatérielles » ou se réaliseraient dans un « cyberespace » hors de notre univers, donc échapperaient aux frontières et pouvoirs des États (et autres détenteurs de pouvoirs publics ou privés) ne sont que fumisteries.

En ligne ou non, une entreprise règlementée est une entreprise règlementée. Et en ligne ou non, une activité règlementée est une activité règlementée.

Le numérique permet de concevoir de nouveaux modèles d’affaires et même des produits et services inédits. Mais ces utilisations innovantes de l’énergie et de la matière n’échappent aucunement au monde tangible. Bien au contraire.