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Et les victimes?

Claude Jutra
Photo d'archives Claude Jutra

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S’il y a quelque chose que nous avons appris au cours des derniers jours, avec l’affaire­­ Jutra, c’est qu’on ne s’intéresse pas beaucoup aux victimes, au Québec.

On parle beaucoup des agresseurs­­.

Comment on peut les guérir, qu’est-ce qui a pu les pousser à commettre de tels gestes, devrait-on les considérer comme des criminels ou comme des malades, faut-il séparer l’homme de l’œuvre, sont-ils victimes de calomnies­­ et de faux témoignages, etc.

Mais les victimes? Bof.

Le monde à l'envers 

«Jean» dit que Jutra l’a agressé alors qu’il avait six ans, le scénariste Bernard Dansereau affirme que Jutra­­ s’est glissé dans son lit alors qu’il avait 12 ans, le producteur Pierre Patry déclare qu’il ne laissait jamais ses enfants seuls avec Jutra, car il connaissait ses penchants pédophiles... mais de quoi parle-t-on à l’émission Culture Club sur les ondes de Radio-Canada?

Du pauvre cinéaste qui a été calomnié­­!

Selon René Homier-Roy, Rafaële Germain et René-Daniel Dubois, ce serait même de la rectitude politique que de dénoncer les agresseurs pédophiles­­!

Ben coudonc. C’est le monde à l’envers­­.

Dénoncer les pédophiles est de la rectitude politique?

Comme l’écrivait la médecin psychiatre Marie-Ève Cotton dans une magnifique lettre ouverte publiée dans La Presse, c’est comme si, au lendemain de l’arrestation de Guy Turcotte, des médecins prenaient le micro pour dire à quel point c’était un excellent cardiologue!

Allo?

Et les victimes, elles? Elles ne méritent pas un peu de votre temps, un peu de votre compassion?

Nathalie Simard

Le hasard a voulu que j’interviewe Nathalie Simard pour Les Francs-Tireurs­­ quelques jours avant que n’éclate l’affaire Jutra. (Cette longue entrevue sera diffusée le mercredi 2 mars à 21 h sur les ondes de Télé-Québec.)

Nathalie Simard
Photo Agence QMI, Andréanne Lemire
Nathalie Simard

La chanteuse me disait à quel point cela avait été dur de dénoncer une icône du milieu artistique. «Qui les gens vont croire? La p’tite chanteuse ou l’impresario qui connaît tout le monde et que tout le monde connaît?»

Nathalie Simard dit que le milieu lui a fait payer très cher le fait d’avoir «lavé son linge sale» en public. Comme si «ces choses-là» ne devaient pas sortir de l’ombre...

On ne lui a pas pardonné d’avoir levé­­ le rideau sur ce qui se passait en coulisses. Le même procès qu’on a intenté à Jean-Claude Lord au lendemain de la sortie de son film Parlez-nous d’amour, une charge à fond de train contre l’hypocrisie morale qui règne dans le merveilleux monde du showbiz...

Je me demande ce que Nathalie Simard­­ a pensé de tout ce qui s’est dit et écrit, ces derniers jours. Toute cette­­ complaisance gluante envers Claude Jutra, tous ces commentateurs qui préféraient parler de son héritage­­ culturel plutôt que de ses crimes...

Que dirait-elle s’il y avait un parc Guy-Cloutier? Une rue Guy-Cloutier?

Guy Cloutier
JMTL
Guy Cloutier

Deux fois victimes 

On parle en long et en large des «victimes» du blackface, comme si c’était une tradition nationale de se déguiser en Noir...

Mais les victimes des pédophiles ? Une note en bas de page.

Vous savez, les enfants, c’est tellement imaginatif, ça dit n’importe quoi pour se rendre intéressant...

Alors on n’ose pas, on n’en parle pas.

Et on les victimise une deuxième fois.