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Libéraux proches d’une firme choisie sans appel d’offres

Québec a l’intention d’octroyer un contrat de 64 M$ de gré à gré à Logibec

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Le gouvernement veut octroyer un contrat de 64,5 millions $ sans appel d’offres à une firme informatique dans laquelle ont été impliqués des membres influents du Parti libéral du Québec.

Le ministère de la Santé avait annoncé il y a un mois son intention d’octroyer ce contrat de gré à gré pour acheter «la solution» de la firme Médiamed (achetée en mars 2015 par Logibec), mais on ignorait jusqu’ici que des libéraux avaient frayé dans l’entourage de cette entreprise recevant un tel passe-droit.

Québec donne jusqu’à jeudi aux concurrents pour se manifester s’ils croient pouvoir proposer une solution.

Le contrat vise la coordination technologique du financement à l’acte dans le réseau de la santé, soit la réforme qui vise à financer les établissements de santé non pas sur la base de budget historique comme c’est le cas présentement, mais en fonction du volume de patients traités.

Dans les documents officiels, Québec souligne que la solution de Médiamed est la «seule envisageable».

Mais dans l’industrie et même à l’intérieur de la machine gouvernementale, certains en doutent et peinent à s’expliquer qu’aucun appel d’offres public n’ait été lancé pour stimuler une compétition de prix.

Des liens

Notre Bureau d’enquête a découvert plusieurs liens entre la firme Médiamed, Logibec et le Parti libéral du Québec:

  • Quelques semaines avant de se lancer dans la course à la chefferie de son parti, en 2012, Philippe Couillard était prêt à donner une conférence commanditée pour le compte de la firme Médiamed à un colloque de l’Association québécoise des établissements de santés et services sociaux (AQESS). Il n’a finalement pas pu se présenter.
  • Quelques semaines après avoir acheté Médiamed, Logibec a embauché le lobbyiste Michel Rochette de mars 2015 à janvier dernier, afin de convaincre le ministère de la Santé de l’utilité des logiciels de la firme. De 2007 à 2013, Michel Rochette était le directeur des communications du PLQ.
  • Jusqu’en 2013, Michel Crête siégeait au conseil d’administration de Médiamed. M. Crête a également été chef de cabinet de Jean Charest durant quelques mois en 2003.Tant pour Logibec que Médiamed, le contrat de 64,5 M$ que Québec souhaite leur octroyer serait le mandat le plus lucratif de leur histoire.

– Avec la collaboration d’Eric Yvan Lemay

Qu’est-ce qui presse autant ?

Des voix s’unissent pour demander une réforme sur le financement dans le réseau Santé, mais l’octroi sans appel d’offres d’un contrat d’une telle envergure soulève plusieurs contestations.

Québec prend un chemin peu habituel en choisissant une firme et en demandant ensuite à ses concurrentes de prouver qu’elles peuvent aussi faire le travail. Le gouvernement veut de toute évidence que le dossier avance rapidement.

«C’est étonnant. Il n’y a pas d’urgence. On parle de ça depuis 2007 et le gouvernement annonce ça du jour au lendemain. On aurait pu mieux préparer le marché et faire un appel d’offres», observe une de nos sources bien impliquées dans le développement informatique au ministère de la Santé.

Celle-ci parle d’un «malaise à l’intérieur de la machine».

«Est-ce qu’on ne fait pas d’appel d’offres pour l’intérêt public ou pour un agenda politique?» se questionne-t-elle.

La seule solution ?

Le ministère souligne qu’une étude de marché nord-américaine a été réalisée, mais que seule la solution de Logibec répondait aux besoins.

Selon ce qu’on a appris, plusieurs firmes ont écrit au ministère pour signifier leur désaccord.

Nous avons contacté l’une des principales firmes québécoises dans le domaine, soit Purkinje. L’entreprise a d’ailleurs remporté un appel d’offres pancanadien avec sa solution pour la tarification à l’activité.

Elle dit l’avoir implantée dans plus de 200 établissements de santé en France.

«Nous croyons que la solution de Purkinje doit être considérée, car elle répond parfaitement aux objectifs», estime le président de la firme, François Carignan, confiant que le gouvernement s’ouvrira à d’autres solutions.

Un système déjà implanté, dit le ministère

Pour justifier le choix de Médiamed-Logibec, le ministère explique entre autres que cette solution est déjà implantée dans près de 30 % des établissements du réseau de la santé.

En analysant les données gouvernementales, on constate toutefois que Médiamed a réussi à s’implanter sans trop de concurrence: elle a décroché, entre 2011 et 2015, 136 contrats avec Québec, dont 134 sans le moindre appel d’offres, pour près de 9 M$.

« Créés et développés ici »

La firme Logibec se défend pour sa part d’avoir été favorisée par Québec et souligne être «les seuls à avoir développé progressivement [une] expertise pour répondre à la réalité du système de santé québécois».

«Les solutions Médiamed [achetée par Logibec] ont été créées et développées ici, avec le réseau de la santé. Tous les gouvernements qui se sont succédé au Québec depuis [la création de Médiamed il y a 15 ans], de toutes les couleurs politiques, se sont intéressés à ces solutions», explique Kim Collin, superviseure marketing chez Logibec.

Elle ajoute que ces solutions sont présentes dans trois autres provinces.

Réactions et silence

Nous voulions avoir la version de Michel Crête et Dr Jean Mireault, mais c’est le superviseur marketing qui a répondu à toutes nos questions.

Pour sa part, celui qui a agi comme lobbyiste pour Logibec, l’ancien directeur des communications du PLQ Michel Rochette, soutient que son lobbying s’est limité à des «appels en mars 2015 afin de [s]’informer sur les réformes du ministre de la Santé».

«Aucune rencontre, ni pour moi ni pour Logibec, n’a découlé de mes démarches», affirme-t-il.

Tard en soirée, l’attaché de presse du premier ministre, Harold Fortin, a indiqué : «M. Couillard n’a absolument aucun lien avec» les contrats à Médiamed.

Lorsque le Bureau d’enquête a demandé à l’attaché de presse si M. Couillard est un ami du Dr Jean Mireault, celui-ci a esquivé la question en répondant simplement que «plusieurs» connaissent M. Mireault dans le domaine de la santé.