/opinion/blogs/columnists
Navigation

Le roman de l'autre Jésus

Le roman de l'autre Jésus

Coup d'oeil sur cet article

Trente deniers, Léolane Kemner, Montréal, Éditions de la Goélette, 2015

Souvent, très souvent, trop souvent, la littérature québécoise se gratte le bobo et plonge dans les profondeurs de l’intime comme si la vie devait d’abord être consacrée à l’examen des petits secrets d’enfance qu’on porterait comme des boulets toute sa vie. Ou alors, l’écriture sert de thérapie. Chacun raconte ses peines de cœur, ses histoires plus ou moins érotiques, et pleure son père absent ou sa mère méchante. On finit par se lasser, par en avoir marre ou même par asphyxier. N’est-ce pas ce qui a conduit Isabelle Daunais à parler du roman sans aventure pour évoquer notre littérature, où le petit contexte n’embrasse jamais le grand?

On ne pourra rien reprocher de tout cela à Léolane Kemner, qui signe avec Trente deniers son premier roman. Âgée de 25 ans, elle s’est lancée dans un récit incroyablement ambitieux, à la manière d’un thriller politico-spirituel dans la veine du Da Vinci Code, où elle revient sur les origines de notre civilisation, et plus particulièrement, sur les origines du christianisme. L’exercice se veut évidemment romanesque, mais à plusieurs reprises, on sent que l’ouvrage se veut aussi une longue polémique contre l’obscurantisme catholique à travers les âges. Manifestement, l’auteur en a un peu contre l’Église. On parle toujours plus librement lorsqu’on prétend seulement raconter des histoires.

On lui reconnaîtra d’abord et avant tout un exceptionnel talent narratif. Kemner sait raconter une histoire qui se tient sur près de 400 pages très bien écrites. Le roman se déploie sur deux trames historiques distinctes, qui s’entrecroisent, la première éclairant la seconde, et vice versa.

Dans la première, qui nous est contemporaine, on voit les grandes figures de l’Église catholique désemparées par la découverte de l’évangile de Judas, en 2006, et surtout, par une de ses parties particulièrement explosives. Cette partie cachée aurait le pouvoir de bouleverser complètement l’Église, son histoire, sa conception de la révélation et de la religion. De l’intérieur même du Vatican, une sorte de franc-maçonnerie fanatique se liguera pour étouffer le scandale, et conserver le dogme tel qu’il est, pour empêcher que ne s’écroulent deux milles ans de tradition catholique. Quelques hommes, dans l’autre camp, se lanceront pour diverses raisons à la recherche de ce texte. Ce sera, comme on dit, une querelle à finir.

Ici, le livre prend la forme d’un thriller classique, et un peu convenu, où les gentils sont de bons naïfs un peu maladroits, et les méchants sont sournois et cruels, surtout s’ils portent la soutane, et plus encore s’ils sont élevés dans la hiérarchie vaticane. Kemner exploite un filon privilégié de l’imaginaire conspirationniste contemporaine: celui du grand complot du Vatican pour nous cacher la vérité depuis la nuit des temps. Ainsi, dans l’ouvrage, on lira que «le clergé avait la fâcheuse habitude depuis la nuit des temps de détruire tout ce qui ne lui convenait pas» (p.115). Le grand méchant en chef, le cardinal Giulio Meda, rêvant de purifier une Église trop accommodante envers la modernité, et qui sera prêt à tout pour redonner à l’Église sa majesté de jadis.

Dans la seconde partie, qui se déroule aux temps bibliques, nous assistons au récit de la vie de Jésus, mais du point de vue de l’évangile de Judas complété par l’imagination de l’auteur. Pour le dire d’un euphémisme, c’est un autre point de vue sur l’histoire qui réclame ses droits. Mais la biographie du Christ est quelque peu amendée: Kemner, qui ne manque pas de culture religieuse, puise dans les évangiles apocryphes pour nous présenter un «autre Jésus». On le découvre marié à Madeleine, qui devient « l’autre pilier en toute égalité» du christianisme naissant, (p.249). Il est aussi père de famille et flattant le bedon de son épouse qui attend un nouvel enfant. On le découvre hostile à la perpétuation de son œuvre sous la forme d’une Église – cette dernière, en fait, serait l’œuvre de Pierre, son plus mauvais disciple. Plus encore, Jésus organisera lui-même son exécution avec Judas pour servir d’exemple à l’humanité entière.

Et ses disciples pousseront loin, très loin, leur zèle pour créer une «religion» à partir du sacrifice de leur maître. Je laisse les lecteurs découvrir jusqu’où va l’imagination de la romancière...

Ce pan du roman est certainement le plus réussi. Non seulement parce qu’il faut saluer l’ambition intellectuelle et littéraire de Kemner, qui entend écrire sa version personnelle des origines de notre civilisation, mais parce que malgré ce qui semble être un anticatholicisme virulent, elle témoigne d’une véritable sensibilité religieuse. À la lire, on sent qu’elle comprend le sacré, qu’elle l’aborde même de l’intérieur. Ou pour le dire autrement, elle semble prendre la religion au sérieux. Plusieurs scènes sont particulièrement poignantes, surtout celles qui évoquent la conversion religieuse, et le désir de rédemption qui s’y manifeste. On le voit notamment à travers le personnage de Claudia Procula, la femme de Ponce Pilate que Kemner s’imagine, toujours dans la tradition des évangiles apocryphes, en disciple secrète du Christ, secrètement ralliée à sa cause.

Mais c’est peut-être dans son portrait du diable et de la tentation qu’il fait subir à l’homme qu’elle est la plus pénétrante. Kemner médite sur l’ambiguïté du malin, sur la nature de la tentation qu’il suscite chez l’homme. Dans sa traversée du désert, le Christ le rencontre. À quoi l’invite le malin? À ne pas se laisser distraire par une quête exemplaire, à rester proche des siens, à pratiquer, en quelque sorte, un sain égoïsme pour ne pas heurter ses proches, pour ne pas les faire souffrir. Le diable, en quelque sorte, serait la part la plus humaine de l’homme : il inviterait l’homme à ne pas s’immoler pour un Dieu, et à ne se vouer qu’à lui-même. C’est l’autre nom d’un matérialisme absolu. Même si ici, au-delà de la métaphore, il traverse l’histoire comme une ombre. Et comme un personnage. Les pages où on le voit à l’œuvre sont probablement les plus puissantes de l’ouvrage.

Évidemment, il y a là dans ce livre une part de scepticisme bon marché. Doit-on vraiment s’imaginer que l’église virerait complètement folle à l’idée de la découverte d’un évangile apocryphe de plus? J’imagine parfaitement le Vatican traiter la chose paisiblement, avec ses théologiens et ses diplomates, comme il l’a toujours fait. Et n’y a-t-il pas quelque chose d’étrange à croire que la vérité est non seulement enfouie et dispersée dans les milles et une couches de l’histoire, et pour cela, jamais connaissable intégralement, mais victime d’une dissimulation orchestrée depuis la nuit des temps par des hommes qui savent qu’ils nous mentent mais qui participent à une immense conspiration pour dissimuler à l’humanité ce qu’elle ne doit pas savoir. Peut-être n’est-ce ici, toutefois, que la règle du thriller et la loi du genre. Que serait un thriller spirituel sans le Vatican dans le mauvais rôle?

Une chose est certaine, Trente deniers est une réussite et cela, au-delà même de l’âge de l’auteure. D’un chapitre à l’autre, on veut toujours savoir la suite et si on devine ce qui s’annonce, on ne le sait jamais vraiment à l’avance. On appelle cela l’art de l’intrigue et l’art du récit. Mais c’est aussi un peu plus que ça. On sent chez Kemner une vocation pour le roman à grand déploiement, pour le thriller spirituel et religieux, qui embrasse les thèmes les plus vastes, et à partir d’une sensibilité authentiquement personnelle, même si ce n’est certainement pas celle d’un lecteur qui se veut l'ami du catholicisme et de sa tradition intellectuelle et spirituelle. On attend la suite.