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Un ami fonctionnaire pour aider?

Une poursuite allègue que la firme Médiamed avait un contact « proche » dans le réseau de la santé

Louis Crevier et Fernand Lanteigne
Éric Yvan Lemay / JdeM Photographiés en 2014, Louis Crevier et Fernand Lanteigne, dirigeants de Gestion Zebra, auraient voulu concevoir une solution comparable à celle de Médiamed, mais ils prétendent avoir été écartés par le réseau de la santé de Laval.

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La technologie de la firme Médiamed, que Québec veut favoriser dans un contrat sans appel d’offres de 64,5 M$, s’est implantée dans le réseau de la santé à Laval avec des «représentants [...] proches amis» d’un fonctionnaire, allègue une entreprise concurrente devant le tribunal.

La compagnie Logibec, qui a acheté Médiamed en mars 2015, est ciblée par le gouvernement Couillard pour répertorier le coût des opérations dans les hôpitaux, afin de documenter une future politique de financement des établissements par activité. Notre Bureau d’enquête a révélé hier que des membres influents du Parti libéral du Québec ont frayé avec l’entourage de la firme choisie. Philippe Couillard est d’ailleurs apparu dans un publireportage pour Médiamed en 2012.

Peu de concurrence

Le ministère de la Santé ne veut pas procéder par appel d’offres pour l’attribution de ce lucratif contrat, même si d’autres entreprises jugent pouvoir aussi fournir une solution. Québec soutient que la technologie de Médiamed (maintenant propriété de Logibec) est la «seule envisageable» et qu’elle est déjà installée dans 30 % des établissements du réseau de la santé. Nous avons constaté que, depuis 2011, Médiamed s’est toutefois implantée sans trop de concurrence, en obtenant 136 contrats publics, dont 134 sans appel d’offres, totalisant plus de 9 M$.

Or, une autre firme québécoise, Gestion Zebra, a voulu concevoir une solution comparable après avoir signé un partenariat avec l’Agence régionale et le Centre de santé de Laval en 2011. L’entreprise voulait se servir de Laval comme vitrine technologique et déployer son outil informatique ailleurs dans le réseau.

La firme écartée

Mais, en parallèle, le Centre de santé a soudainement acquis la solution d’un concurrent, Médiamed, signifiant ainsi à l’entreprise Gestion Zebra qu’elle n’était plus dans les plans. «On n’a plus de business», a regretté publiquement le dirigeant Louis Crevier.

L’entreprise poursuit le centre et l’agence pour rupture de contrat, et ce, pour une somme de plus de 8 M$. Dans la poursuite, Gestion Zebra allègue que la fonctionnaire responsable du dossier à l’agence, Danielle St-Amour, a admis qu’un autre fonctionnaire du département des finances «aurait agi en contravention» de leur entente «en faisant l’acquisition du produit» de Médiamed de gré à gré.

«Les représentants de Médiamed étaient, dans les faits, des proches amis» de ce fonctionnaire aux finances, affirme Mme St-Amour dans un enregistrement déposé en cour, selon la poursuite.

Le Centre de santé de Laval n’a pas voulu commenter, pas plus que Gestion Zebra et Médiamed, qui rappelle ne pas être partie prenante dans cette poursuite qui est en cours.

  • Depuis l’acquisition de Médiamed par Logibec en mars 2015, la firme a obtenu 66 contrats publics, dont 62 sans appel d’offres, totalisant plus de 9 M$.
  • Depuis 2007, Logibec a obtenu près de 560 contrats publics. Plus de 90 % ont été décrochés sans appel d’offres.

L’opposition invite l’UPAC à s’en mêler

Le Parti québécois demande à l’UPAC d’intervenir dans l’attribution du lucratif contrat qui favorise pour l’instant Logibec et exige un appel d’offres public.

«C’est un désastre!» plaide le péquiste Guy Leclair, porte-parole en matière informatique. «On demande au monde de se serrer la ceinture [...], mais on voit que c’est le bar ouvert en informatique, et en plus avec des amis, poursuit-il. Ça se passerait dans une ville et le maire revolerait.»

Le député invite l’UPAC à «regarder». Il y a «anguille sous roche», selon lui.

Le député caquiste Éric Caire s’est lui aussi montré acerbe. « Le premier ministre actuel commence à faire passer Jean Charest pour le dalaï-lama de l’éthique», balance-t-il.

«C’est fascinant. Il se sent tellement intouchable qu’il est rendu à ne même plus réagir. Il balaie ça du revers de la main. Tout est beau et tout va bien!»

Favoritisme

Craignant le favoritisme envers une firme, le député de la Coalition avenir Québec estime qu’il n’y avait pas d’urgence, que Logibec n’est pas seule dans le marché et que ce n’est pas dans l’intérêt public d’octroyer un tel contrat sans appel d’offres. M. Caire exige que Québec rende publiques les études qui ont démontré que Logibec était la seule solution envisageable.

Le premier ministre, actuellement à Vancouver, a redirigé nos questions vers le ministère de la Santé. Son attaché de presse nous a écrit qu’il n’avait «plus de commentaires à faire» sur nos reportages.

Questionné à savoir si un appel d’offres public allait finalement être lancé, le ministère de la Santé a répondu que la décision se prendra au cours des prochaines semaines.