/misc
Navigation

L’art de la peur

A protester wears a Guy Fawkes mask as she participates in a demonstration against the ACTA in Brussels
REUTERS

Coup d'oeil sur cet article

Après les révélations d’Edward Snowden, un ex-censeur chinois nous explique l’emploi de la surveillance de masse pour censurer et instiller la peur.

«Au cœur de la censure sur Weibo est l’absence de règles claires que les utilisateurs peuvent suivre. Vous ne pouvez savoir si vous serez la prochaine cible de la censure. De telles tactiques instillent la peur en vous. Alors vous modifiez votre comportement. Peu à peu, il devient naturel de ne pas exprimer votre pensée. Au fil du temps, vous perdez la possibilité de vous exprimer comme une personne normale le ferait.»

Ces mots décrivent une des multiples façons d’employer le puissant levier politique de la peur. Un mécanisme employé partout et de tout temps. Dont les effets, nous le verrons, s’immiscent même jusqu’ici aujourd’hui au Québec.

«Vous ne pouvez savoir si vous serez la prochaine cible de la censure. De telles tactiques instillent la peur en vous. Alors vous modifiez votre comportement.»

Ces mots sont d’un ex-censeur chinois du média social chinois Sina Weibo. Cet hybride entre Twitter et Facebook a plus de 600 000 usagers inscrits dont plus de 100 000 publient chaque jour plus de 100 millions de mini articles.

Dégoûté, cet ex-censeur a quitté l’entreprise avec les fichiers électroniques de centaines de pages d’ordonnances et de registres d’activités de censure. Il les a remis au Committee to Protect Journalists (CPJ) qui en publie une analyse ainsi qu’une entrevue avec lui.

Routines

Tous les grands médias sociaux possèdent un département dont les ordinateurs et employés sont chargés de censurer ce que leurs usagers publient.

Dans le cas de plateformes comme Sina Weibo, il ne s’agit pas que d’appliquer la politique éditoriale propre à l’entreprise. On exécute aussi des ordonnances de censure provenant directement du gouvernement. Et l’objectif est ouvertement de discipliner une population entière.

Comme chez les autres grands médias sociaux, les ordinateurs de Sina Weibo lisent et filtrent la centaine de millions d’articles publiés quotidiennement. Après analyse, ils en réfèrent quelque 3 millions par jour aux 150 employés du département de censure qui fonctionne jours et nuits.

Toujours avec l’assistance des ordinateurs, ces employés doivent alors appliquer les instructions des ordonnances gouvernementales révisées au moins deux fois par jour. Cinq options peuvent être appliquées aux 3 millions de messages triés par jour:

  • laisser publier le message;
  • cacher le message aux abonnés de l’usager;
  • empêcher le partage du message;
  • rendre le message invisible à tous sauf à l’usager qui l’a publié (et qui ne peut alors, tout seul, se rendre compte qu’il y a eu censure); ou
  • effacer carrément le message.

Le schéma ci-après produit par le Committee to Protect Journalists (CPJ) illustre le processus qui sert à inquiéter tout autant ceusses qui lisent les messages que ceusses qui les publient.

Censure chez Sina Weibo
A protester wears a Guy Fawkes mask as she participates in a demonstration against the ACTA in Brussels

La même peur, ici même

L’entrevue du CPJ avec l’ex-censeur m’a rappelé deux discussions à 20 ans d’intervalle.

La première était une table ronde organisée par la défunte Toile du Québec vers 1995. Le sujet était Les États peuvent-ils réglementer sur internet. Les trois autres panélistes affirmaient que c’était impossible (donc, la peur aussi). Moi, exactement le contraire: non seulement, les États ont la capacité de réglementer ce qui se passe sur internet, mais l’informatisation croissante de nos activités facilite le contrôle de celles-ci par les États.

J’en donnais pour preuve les contrôles que les employeurs exerçaient déjà sur leurs employés grâce à l’informatique. Et je prédisais: imaginez les contrôles que l’État chinois pourra exercer lorsqu’internet y sera accessible à sa population. Triste prédiction, une nouvelle fois confirmée par les révélations de l’ex-censeur de Sina Weibo...

Tous les grands médias sociaux possèdent un département chargé de censurer ce que leurs usagers publient

La seconde discussion a eu lieu l’été dernier, vingt ans plus tard, lors d’une rencontre entre amis à la campagne. Nous échangions sur nos sources d’information préférées pour suivre l’actualité. Rendu à mon tour, j’expliquais me concocter un cocktail hebdomadaire de médias d’information nationaux, internationaux et planétaires. Aussitôt, un ami, avocat ex-cadre supérieur d’une grande administration publique, lance que cela faisait de moi une cible de surveillance des agences de sécurité d’État. Sur le coup, j’ai cru à une boutade. Mais une autre amie, avocate aussi, enchaîne très sérieusement sur ce sujet de la surveillance politique.

Cet échange fut si surréaliste qu’il m’a hanté souvent depuis. Car, il ne s’agit même plus de songer à s’autocensurer pour ce que l’on dit. Mais pour seulement où on pense aller s’informer. Ici, au Québec!

Surréaliste, jusqu’à ce que l’ex-censeur de Sina Weibo en rappelle l’explication.

L’arme de la peur

En effet, l’ex-censeur souligne que ce sont les caractères occultes de la surveillance de masse tout autant que de sa logique et de ses méthodes qui «instillent la peur en vous». La peur nécessaire pour modeler les comportements.

Depuis l’époque des régimes fascistes du XXe siècle, nous savons que cette efficacité de la surveillance de masse, réelle ou non, repose précisément sur la paranoïa qu’elle provoque chez les individus.

De même, nous savions clairement depuis 2002 que les États investissent des ressources considérables dans la surveillance de masse de nos communications électroniques. Et depuis 2009 que plusieurs États (Iran, Chine, pays arabes) censurent les médias sociaux.

Depuis les régimes fascistes, nous savons que l’efficacité de la surveillance de masse repose sur la paranoïa qu’elle provoque chez les individus

Il a fallu que l’ex-espion, Edward Snowden, nous révèle les détails de certaines opérations de surveillance de masse – et leurs inefficacités – pour qu’un grand nombre comprenne que les États sont loin d’être tout puissants et omniscients. Parce que mises au jour ainsi, ces opérations ont pu être contestées et contrées à ce point par des citoyens, des politiciens et même de grandes entreprises.

Comme l’adage politique l’affirme, «la lumière du soleil est le meilleur désinfectant». Réciproquement, l’obscurité est le meilleur contaminant.

De même, l’opacité et l’incompréhension sont les meilleurs terreaux pour la peur et la paranoïa. Et inversement, la lumière et la transparence en sont les meilleurs antidotes.

Il est malheureux que l’ex-censeur chinois doive rester anonyme pour sa sécurité. Un visage et une voix auraient contribué à mieux répandre et comprendre ses révélations sur la censure dans notre monde numérique.

Mais cela ne nous prive pas des leçons qu’il nous rappelle. De tout temps, la peur et la paranoïa ont servi d’armes politiques. Pour rester humains et libres, nous devons éviter d’y céder. Et donc, le plus possible, persister à nous informer et à nous exprimer.