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Comprendre et guérir le trouble de stress post-traumatique

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Trente ans après avoir travaillé comme chirurgien, puis comme coordonnateur médical dans les régions les plus troubles de la planète, le Dr Daniel Dufour raconte pour la première fois son parcours difficile et démontre le mécanisme du trouble de stress post-traumatique (TSPT) dans J’ai failli y laisser mon âme.

Ce témoignage-choc dévoile de quoi a l’air la vie d’un chirurgien sur la ligne de front, révèle les expériences traumatisantes auxquelles le corps médical est exposé chaque jour, montre des décisions difficiles à prendre dans des conditions aux limites de l’entendement. Il montre aussi clairement les effets de ces traumatismes et l’apparition des différents symptômes du TSPT.

Devoir parler, devoir raconter des épreuves a été difficile pour le médecin. «Il y a des passages qui ont été difficiles à traverser. Ce sont des choses dont je n’ai jamais parlé, surtout à la maison.» Il poursuit: «Je me suis rendu compte que j’étais guéri de cela – même s’il y a des choses désagréables qui remontent. De pouvoir en parler, c’était quelque chose que j’étais encore incapable de faire il y a cinq ans.»

Comment peut-on survivre à tous ces événements, psychologiquement? «J’ai eu cette envie forte d’écrire pour dire qu’on peut s’en sortir et que c’est pas parce qu’on souffre du TSPT qu’on est faible. Comme travailleur humanitaire, on n’est pas du tout préparé à ça, même si on a fait un vague briefing avant. Au moment où vous êtes confronté à un enfant qui meurt de faim, à une personne qui est blessée, il faut vraiment être sur place pour vraiment toucher la réalité.»

En Europe, les gens parlent un peu du TSPT mais c’est minimisé, explique le médecin. «Au niveau des corporations, le suivi est très peu existant. On vous dit toujours que oui, il y a des gens que vous pouvez aller voir. Il faut voir comment est la structure et la plupart du temps, elle n’est pas efficace. Il faut aussi reconnaître que les gens qui souffrent du TSPT ne savent pas forcément que c’est ça, alors ils vont faire des maux de dos, des maux de tête, ils vont être classés comme dépressifs, comme burn-out, ­seront traités pour infarctus ou diabète, mais on ne va pas traiter la cause.»

Le Dr Dufour explique que les ­personnes n’ont pas naturellement ­tendance à en parler. «Si le médecin de famille ne creuse pas, on passe à côté du diagnostic.»

Nouvelle approche

En marge de la thérapie cognitivo-­comportementale et du EMDR, deux ­méthodes souvent utilisées pour aider les patients, le Dr Dufour propose une nouvelle approche, appelée OGE, qui permet de libérer l’énergie qui est bloquée à ­l’intérieur du corps. «Ce qui n’a pas pu être sorti sur le moment, parce que la ­personne était dans une réponse automatique de fuite, d’agression ou de figement, c’est après qu’il faut faire remonter cette émotion pour la débloquer.»

Les gens se sentent mieux et il a pu le vérifier, puisqu’il accompagne depuis plusieurs années des patients aux prises avec des traumatismes. «Tant que cette énergie n’est pas débloquée, les troubles qui en découlent vont continuer. En ­écrivant le livre, j’ai découvert que j’avais créé OGE pour me guérir.»

Dr Daniel Dufour, J’ai failli y laisser mon âme. Les Éditions de l’Homme, 224 pages.

Extrait

«Pour effectuer efficacement le triage, le chirurgien doit avoir une ­excellente connaissance des types de blessures que provoquent les mines, les balles, les obus et toutes les armes utilisées par les combattants. En effet, ces blessures présentent toutes des caractéristiques différentes. Celles causées par des mines et des éclats d’obus, par exemple, occasionnent des lésions tissulaires profondes et étendues qui entraînent des gangrènes et le décès du blessé si elles ne sont pas traitées correctement. Cela dit, les risques d’infection sont très grands, même si la destruction des ­tissus n’est pas visible à l’œil nu. C’est d’ailleurs l’une des raisons qui ­expliquent que le taux d’amputation est beaucoup plus élevé en chirurgie de guerre qu’en temps de paix.

Nous devions aussi trier les enfants dénutris qui arrivaient aux urgences le plus souvent avec leur mère, après un voyage de plusieurs jours. Dans de tels cas, nous nous heurtions à un ­autre type de problème, culturel cette fois. Quand nous décidions de garder l’enfant, après avoir évalué ses chances de survie, la mère repartait dans son village avec lui pour demander à l’ancêtre (la personne qui a le pouvoir de décision dans la société africaine) si l’on devait lui donner le traitement. Très souvent, au retour à l’hôpital, l’état de l’enfant s’était détérioré pendant ce temps «perdu» selon ma vision de médecin européen, mais nécessaire au respect des coutumes ancestrales africaines. Il était alors ­devenu impossible de traiter l’enfant, car il était passé dans la catégorie des condamnés...

Tout cela était totalement nouveau pour moi qui sortais des blocs ­opératoires de Genève, où l’on portait des casques de cosmonaute dans des locaux ultramodernes conçus pour éviter les infections, et où les ­équipements radiologiques nous ­permettaient de poser un diagnostic de ­fracture sans avoir à le vérifier de nos propres mains! Pour la première fois de ma vie, je découvrais avec un ­immense dégoût les horreurs de la politique et ses conséquences ­inhumaines sur les conditions de vie de la population. Faute de moyens, nous n’avions pas d’unité de soins ­intensifs, nous ne pouvions faire ni ­électrocardiogrammes ni transfusions ­sanguines. Pourtant, le besoin s’en ­faisait cruellement sentir.»