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Un ennemi qui vous veut du bien

Louise Fletcher, dans le rôle de l’infirmière Ratched.
Photo courtoisie Louise Fletcher, dans le rôle de l’infirmière Ratched.

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Savez-vous ce qui me fait peur, ce qui m’inquiète ?

Pas les gens qui me veulent du mal – ceux-là sont faciles à reconnaître et à combattre.

Non, les gens qui m’effraient le plus sont ceux qui me veulent du bien.

Quand tu es convaincu de faire le bien des gens, rien ne t’arrête.

Tu vas jusqu’au bout, tête baissée. Sans voir tout le mal que tu causes.

Un nid de coucou

Vous souvenez-vous de l’infirmière Ratched dans le film Vol au-dessus d’un nid de coucou?

C’était un personnage terrifiant, une sorte de Terminator en pantoufles.

Cette femme (qui régnait sur son hôpital comme un officier SS sur son camp de concentration) était une sadique totale, qui terrorisait ses patients.

Mais voilà: l’infirmière Ratched (jouée avec une douceur glaciale par la grande comédienne Louise Fletcher) était convaincue qu’elle était juste et bonne.

Oui, elle devait parfois se montrer ferme envers ses patients – les empêcher de regarder le baseball à la télé, par exemple, ou de faire la fête avec de jolies filles.

Mais c’était pour les protéger...

Qu’est-ce que vous pouvez faire contre un tyran qui vous veut du bien? Rien. Cette personne agit de la sorte pour votre bien, voyons! Pour votre santé, pour votre bien-être! Pourquoi la critiquez-vous? Quel monstre d’ingratitude vous êtes!

Vous devriez au contraire la remercier de tout votre cœur.

Dans L’Empire du bien, un pamphlet particulièrement jouissif sur la dictature du politiquement correct, le regretté Philippe Muray (mort d’un cancer du poumon) écrivait ces mots sur les combattants du tabac:

«Ce n’est pas parce que le cancer du poumon est un danger réel que l’on pourchasse les fumeurs avec de plus en plus de férocité; ce qui motive d’abord la répression, c’est le plaisir de réprimer, le dernier peut-être qu’il nous reste; et avec d’autant plus d’allégresse que la cause est indiscutable.»

Le plaisir d'interdire

Tout est là.

On dit qu’on réprime et qu’on interdit pour le bien des gens.

Mais en fait, on réprime et on interdit pour le simple bonheur de réprimer et d’interdire.

Les sadiques qui veulent notre mal peuvent être dénoncés, critiqués, vilipendés, voués aux gémonies ou cloués au pilori. Mais qui oserait dénon­cer un sadique qui veut notre bien?

Quitte à être sadique, moi, je serais du côté du bien. Comme Robespierre.

Je ferais régner la terreur pour de bonnes raisons.

«Oui, je sais, ce que je fais est terrible, horrible... Mais c’est pour votre bien à tous!»

C’est comme ça que les communistes soviétiques et chinois ont pu tuer des millions d’innocents sans être embêtés. Ils avaient même la bénédiction des plus grands intellectuels!

«Oui, ils jettent leurs ennemis dans des camps, mais comprenez: c’est pour le bien de la Révolution! Vous croyez que ça leur plaît de faire tout ce mal? Non, ça les dégoûte. Mais ces camarades courageux savent que, parfois, il faut faire le mal pour faire le bien...»

Les sadiques gentils

La prochaine fois que vous recevrez un courriel d’insultes, pensez-y: cette personne se montre grossière avec vous pour le bien de la communauté.

Elle est sadique, oui, mais gentille...