/misc
Navigation

L'idéologie de la violence de Trump

Republican presidential candidate Donald Trump campaign rally.
AFP

Coup d'oeil sur cet article

Il n’est pas étonnant que la violence ait fait irruption dans la campagne de Donald Trump, car la violence, la confrontation et l’exclusion sont des éléments fondamentaux de l’idéologie qui guide sa pensée et son action.

Mettons tout de suite une chose au clair. Une partie de la responsabilité pour les événements disgracieux dont on a été témoin pendant la fin de semaine autour de la campagne de Donald Trump revient aux manifestants associés ou non à certains groupes d’extrême-gauche qui ont poussé un peu fort la notion de droit de libre-expression en tentant délibérément de faire dérailler les rassemblements de Donald Trump à Chicago. Je dis «en partie» car la rhétorique du candidat et ses multiples appels à la confrontation et à la violence sont largement à l’origine de cette escalade.

En fait, la rhétorique violente de Trump est une manifestation de l’idéologie à la base de sa campagne. Contrairement à une perception répandue, sa campagne n’est pas uniquement centrée sur l’ego du candidat et l’admiration que lui vouent ses partisans. L’idéologie de Trump s’éloigne de l’orthodoxie conservatrice de ses adversaires dans la course républicaine, mais il est faux de prétendre que sa campagne n’est pas fondée sur un système d’idées cohérent qui guide sa pensée et son action. On savait déjà que la campagne de Trump était fondée sur un nationalisme primaire, mais les événements récents permettent d’ajouter que la campagne de Trump est aussi fondée sur une idéologie de la confrontation et de la violence.

La violence comme fil conducteur

La violence, sous une forme ou une autre, est omniprésente dans la pensée, le discours et le programme politiques de Donald Trump. Quand il dit que si l’Amérique est paralysée par la rectitude politique, c’est d’abord parce que, à son avis, les forces de l’ordre (y compris les agents de sécurité de ses assemblées) et les honnêtes citoyens ne peuvent pas utiliser une force suffisamment brutale pour faire régner sa conception de l’ordre. Il l’a dit vendredi dernier, en déplorant le fait que  «plus personne ne veut faire mal à personne. » À propos des agents de sécurité de ses rallyes, il a déploré: «Ils doivent être politiquement corrects quand ils évacuent les manifestants» [...] «Les manifestants savent qu’il n’y a plus de conséquences pour manifester.» «Notre pays doit se durcir. Ces gens-là [les manifestants] sont tellement mauvais pour notre pays...»

Bref, il ne serait pas particulièrement fâché, semble-t-il, de voir sortir les manifestants sur des civières. Comment un pays qui ne peut pas matraquer à volonté ses manifestants peut-il être pris au sérieux par les Chinois et les Russes qui, eux, ne se gênent pas pour le faire? N’a-t-il pas dit le plus grand bien de Vladimir Poutine ou des dirigeants chinois qui ont maté le soulèvement de la place Tiananmen?  

Trump est un ardent défenseur du droit des Américains de posséder des armes, lié dans son esprit à un droit de se faire justice soi-même. Trump répète à qui veut l’entendre qu’une des raisons principales pour lesquelles l’Amérique a perdu sa grandeur est le fait que le pays n’est pas assez dur envers ceux qui dérangent l’ordre social. Non seulement Trump souhaite-t-il que le pays qui a la plus grande population carcérale au monde mette encore plus de monde derrière les barreaux, mais il souhaiterait aussi que les policiers puisse utiliser la force de façon plus musclée. Cette attitude s’étend à presque tous les domaines. Quand on lui demande comment la situation du pays peut s’améliorer, Trump revient invariablement sur ce besoin présumé d’être plus dur, que ce soit envers les criminels, les dissidents ou les «perdants» de la société. Il a même déclaré vouloir remettre en question la liberté de la presse en étendant la définition de libelle à presque tous les énoncés publiés qui ne font pas son affaire.

Un nationalisme de confrontation

Le thème central de la campagne de Trump est son appel au nationalisme. Mais il s’agit d’un nationalisme primaire et exclusif, en lien direct avec sa vision militariste et vigoureusement compétitive de la politique étrangère. Pour justifier la violence de ses partisans, il souligne que ceux-ci expriment ainsi une passion profonde pour leur pays. Les sentiments qui dominent le nationalisme de Trump et de ses partisans sont la confrontation et l’exclusion. Avec Trump, c’est toujours «nous» contre «eux». Comme il se considère comme le sauveteur du pays, seul capable de restaurer  sa grandeur, le recours à la violence dans la défense de son programme est pleinement justifié et, dans son schéma idéologique, c’est même une nécessité.

En politique étrangère, où il n’a aucune expérience et a avoué lui-même s’être formé en regardant la télé, Trump se démarque par son discours agressivement nationaliste et militariste. Sa vision ne reçoit l’appui de pratiquement aucun spécialiste du domaine, ni dans son parti ni ailleurs. Certaines de ses propositions placeraient les États-Unis en contradiction directe avec le droit international. Par exemple, il souhaite que certaines pratiques de torture soient légalisées et que les militaires américains puissent cibler les membres des familles des combattants ennemis.

Dans le domaine économique international, son approche nationaliste est une transposition de la logique de confrontation militaire. Dans son esprit—et à l’encontre de la logique économique la plus élémentaire—le commerce est un jeu à somme nulle où les gains des uns correspondent nécessairement à des pertes pour les autres.

La rhétorique et l’idéologie de la violence sont là pour rester

Cette campagne révèle que pour Trump, le jeu politique est un combat où ceux qui ne sont pas avec lui sont des ennemis contre lesquels tous les coups sont permis. Pour lui, un débat n’est pas une occasion de mettre en valeur des arguments, mais un échange de «coups» où il marque des points en dénigrant ou en insultant ses adversaires, ou en vantant ses propres qualités, souvent sans égard à la véracité des faits. Lorsqu’il se dit impatient d’affronter Hillary Clinton à l’élection, il ne manque jamais de mentionner à quel point il frappera fort dans ses attaques personnelles contre elle et, bien sûr, contre son mari.

La semaine dernière, alors qu’il s’approchait de victoires qui pourraient lui assurer la nomination, on s’attendait généralement à ce qu’il «pivote» vers son prochain rôle de candidat pressenti et qu’il s’éloigne de la rhétorique de la violence, mais il l’a plutôt amplifiée, avec les résultats qu’on a pu constater. Il a même ajouté de l’huile sur le feu en indiquant clairement que ses supporters pourraient bientôt aller chercher la bagarre dans les assemblées démocrates.

Ce genre de discours à ce stade-ci de la campagne, qui s’ajoute à une longue suite d’incitations à la violence (voir la vidéo dans mon billet précédent), laisse croire qu’on peut s’attendre à une continuation de l’escalade à l’approche de l’élection générale. Les électeurs qui appuient Trump ont sans doute des raisons d’être frustrés par la situation politique et économique actuelle, sur lesquelles j’aurai l’occasion de revenir. En attendant, c’est une erreur de croire que Donald Trump n’est qu’un homme d’affaires prospère doublé d’un communicateur hors-pair qui a une vision essentiellement pragmatique de la politique et qui sera en mesure de gouverner au-dessus des idéologies et des divisions. L’idéologie de Donald Trump se révèle de plus en plus clairement dans sa rhétorique et dans ses prises de position politiques, et ça n’augure rien de bon.