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Photo-invitation aux voleurs

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Trop d’une bonne chose la change en son contraire. Ainsi, trop de photos de voleurs affichées en magasin n’annoncent-elles pas : « Ici, voler est facile » ?

Avant de partir en tournage pour son reportage sur d’affichage en magasin de photos de voleurs à l’étalage, le journaliste Louis-Philippe Ouimet m’avait contacté. Connaissant ces pratiques, je lui ai suggéré de chercher quelque criminologue ou autre spécialiste pour éclairer sur l’efficacité ou non de l’affichage. Manifestement, cette perle d’expertise s’est avérée difficile à trouver. Mais les questions demeurent. Abordons-en quelques-unes.

Ce qui frappe l’attention dans le reportage diffusé, c’est la surabondance de photos affichées.

L’affichage de photos de voleurs à l’étalage est loin d’être nouveau.

Sauf qu’il s’est longtemps pratiqué avec retenue.

Et maintenant, certains font déraper la méthode.

Une vieille pratique

Typiquement, lorsqu’un commerce affichait une photo de voleur à son entrée, il n’y en avait qu’une. Parfois deux. Rarement plus.

Ces photos étaient des reproductions par photocopie (donc de mauvaise qualité) d’une image de caméra de surveillance (elle-même, de qualité médiocre). Le voleur était en plus photographié à partir du plafond, généralement de côté. Ainsi ce voleur était souvent peu reconnaissable.

Mais la communication n’en était pas moins efficace. Elle rejoignait trois destinataires.

Le voleur était souvent peu reconnaissable, mais la communication n’en était pas moins efficace

Premièrement, la clientèle ordinaire : le marchand confirmait que, non seulement ses caméras de surveillance fonctionnent « pour vrai », mais aussi que le personnel s’en sert « pour vrai » afin de prévenir et réprimer le vol.

Ensuite seulement, le voleur : le marchand lui déclare personnellement que tout son personnel l’aura à l’œil s’il revient. Ce message renforce le précédent à l’intention de ceusses que la tentation démangerait.

Troisième destinataire, éventuel celui-là, l’entourage du voleur. S’il est méconnaissable par la clientèle ordinaire, ce voleur peut être reconnu par certains proches. Ces derniers pourraient alors lui demander s’il s’agit bien de lui. Une certaine pression sociale pourrait s’exercer alors.

Techniques débridées

Les surenchères de photos montrées au Téléjournal sont permises par l’arrivée d’outils numériques peu couteux. Les caméras et enregistreurs numériques fournissent des images de grande qualité. Et les imprimantes numériques peuvent les reproduire aisément avec une aussi grande qualité.

Sauf que la communication s’en trouve changée.

Statistiquement, il est prouvé que le vol à l’étalage est une plaie quotidienne du commerce au détail. Mais une statistique demeure une idée abstraite. Cela cesse de l’être lorsqu’un marchand l’illustre à ses clients en enlignant plusieurs dizaines de photos d’autant de voleurs. Mais ce procédé ne rend-il pas le phénomène... banal ?

« Ici c’est facile de voler »

En tant que client, le message que je reçois personnellement est : « Ici, on se fait voler souvent ». Alors, si j’ai un doute dans la capacité du marchand à gérer pacifiquement ces incidents tellement fréquents, je vais préférer aller acheter ailleurs le plus possible.

Et, en tant que délinquant potentiel, les messages que je reçois sont : « Ici c’est facile de voler » ; « Si tu voles, tu ne seras finalement qu’un voleur parmi tant d’autres » ; et « Si tu voles, voici ceusses qui ont su s’habiller et se positionner pour être moins reconnaissable ».

Bref, il serait intéressant de vérifier quels messages perçoivent les gens qui fréquentent ces commerces. Il est loin d’être sûr que ces marchands se rendent service en procédant de la sorte. Avis aux étudiants en criminologie : déjà un beau petit sujet à étudier.

Quand l’entourage s’en mêle

Mais n’oublions pas le troisième destinataire : l’entourage du voleur... ou de toute autre personne qu’on croirait reconnaitre sur une photo affichée.

Avec de belles photos claires, il devient tellement plus aisé d’interroger cet individu sur l’acte présumé et lui faire pression... Bien plus aisé, même plus besoin de devoir le faire en personne.

Aujourd’hui, la plupart d’entre nous trimbalent au moins un appareil pouvant prendre une photo de qualité. Souvent le même appareil peut la publier directement sur le web, notamment via les médias sociaux. En y ajoutant, noms, autres informations d’identification et autant de commentaires libres qu’on veut.

Les diffusions sur lesquelles les commerçants n’ont aucun contrôle leur font courir les plus grands risques

À partir de là, difficile de contrôler les suites. Peu importe que la personne identifiée comme voleur soit la bonne ou non.

Une erreur est si vite arrivée... Suis bien placé pour en témoigner, moi qu’on confond souvent avec d’autres barbus chauves à lunettes. Des connaissances qui disent m’avoir vu à un endroit où je ne suis pas allé. Un individu qui me fait grands signes et traverse une rue bondée vers moi jusqu’au moment où il constate sa méprise. Même une fois à l’entrée du métro, une femme qui ne s’en est rendu compte qu’après m’avoir donné un baiser (myopie, a-t-elle prétextée).

Ce sont ces diffusions sur lesquelles ces petits commerçants n’ont plus aucun contrôle qui leur font courir les plus grands risques. Car abuser d’une méthode de communication au point de la rendre contreproductive est une chose. Mais offrir un buffet à volonté de photos d’individus immédiatement copiables et disséminables à travers le monde en est une tout autre.

Innocent ou coupable, l’individu se découvrant désigné comme voleur à travers le web sera motivé à réagir. D’autant plus que porter plainte à la Commission d’accès à l’information est facile et gratuit. Et mobiliser médias sociaux et d’information, à peine plus compliqué.

Il ne faut pas attendre la survenue de cas couteux pour toutes les parties impliquées. Il faut offrir aux petits commerçants des modes d’emploi efficaces, surs et raisonnés de leur vidéosurveillance.

Et quand l’ordinateur assiste

La qualité et surtout la versatilité de l’image numérique n’ont pas encore fini de changer la vidéosurveillance.

l’étape suivante : la reconnaissance faciale automatique

Les grandes chaines commerciales qui gèrent déjà leurs listes de clients à problème à surveiller disposent aussi de la puissance informatique pour passer à l’étape suivante : la reconnaissance faciale automatique de ces mêmes personnes. Avant même que celles-ci franchissent leurs portes d’entrée. Ensuite, un ordinateur est capable, d’une caméra à l’autre, de les suivre leurs déplacements en assistance au personnel du magasin.

Certaines chaines commerciales s’y engageront avec précautions et discrétion. D’autres, avec moins de gants blancs.

Et déjà, les Facebook et autres expérimentent avec la reconnaissance faciale automatique à offrir à tout un chacun.

Même si loin d’être parfaite, cette technologie existe, fonctionne et se « démocratisera ». Le commerce au détail n’est qu’un secteur parmi d’autres, susceptibles de l’utiliser. Et la prévention du vol qu’un usage parmi bien d’autres.

Et ici, ce ne sont pas que les petits commerçants qui ont besoin d’un mode d’emploi. C’est nous tous qui devons arriver à nous entendre pour en définir un : déjà un beau gros sujet à étudier.