/news/consumer
Navigation

D’où viennent réellement nos aliments?

On achète principalement des produits du Canada, mais les étiquettes créent beaucoup de confusion

Notre journaliste Hugo Duchaine en train de déchiffrer l’étiquette d’un produit afin de noter sa provenance.
Photo Le Journal de Montréal, Marie-Christine Noël Notre journaliste Hugo Duchaine en train de déchiffrer l’étiquette d’un produit afin de noter sa provenance.

Coup d'oeil sur cet article

Deux aliments sur trois répertoriés dans l’appartement de la famille lavalloise venaient à première vue du Canada.

Mais en regardant de plus près, on a constaté que seulement 37 % de tous les aliments scrutés dans le réfrigérateur et le garde-manger des Pelosse-Bessette avaient réellement été produits au pays.

La différence s’explique par le fait que plusieurs étiquettes portaient à confusion.

On lisait notamment, sur un pot de confiture de framboises: «Préparé par Loblaws Canada» ou, sur une conserve de piments tranchés: «Importée par l’entreprise Aurora, Ontario».

D’où viennent alors les framboises ou les piments? Comment savoir s’il s’agit ou non d’un produit du Canada?

«Ce n’est pas normal qu’on ne puisse pas savoir d’où proviennent les aliments qu’on achète, c’est un des droits les plus fondamentaux, de savoir ce qu’on mange», déplore Normand Bourgault, professeur de marketing à l’Université du Québec en Outaouais.

Il était ainsi pratiquement impossible de connaître le pays d’origine du quart des aliments répertoriés par Le Journal.

« C’est n’importe quoi »

De nombreuses appellations compliquent encore les choses pour le consommateur. Ainsi, la certification «Canada A» sur des légumes congelés indique un grade de qualité et non que le produit est canadien.

«C’est n’importe quoi, en ce moment, l’étiquetage sur le pays d’origine, et ce, même s’il y a eu des avancées. On ne retrouve plus d’ananas certifiés “produit du Canada”, mais il est difficile pour un consommateur de s’y retrouver», regrette Isabelle St-Germain, directrice principale d’Équiterre.

D’ailleurs, selon l’Agence canadienne d’inspection des aliments, les entreprises ne sont pas tenues d’indiquer de quel pays proviennent les aliments qu’elles importent.

Le nom et l’adresse de l’entreprise importatrice suffisent, à l’exception de certains produits comme les fruits et légumes frais, les produits laitiers, la viande, le poisson, les œufs et les produits de l’érable.

Mais si des fruits et légumes importés sont transformés ou préparés au Canada, il n’est plus obligatoire de signaler le pays de provenance de l’aliment.

Pourtant, les risques liés à la qualité et à la salubrité des aliments venus d’ailleurs sont bien réels, selon des organismes comme Équiterre.

«On est grandement préoccupés par le fait que les lois sont moins sévères dans bien des pays, mais qu’on laisse entrer les produits quand même. Le nombre d’inspections a chuté et les normes de salubrité n’incluent pas l’analyse des traces de pesticides», s’inquiète Mme St-Germain.

Des risques ignorés

Il reste qu’il est parfois complexe de préciser la provenance de chacun des ingrédients sur l’emballage. Pas simple, en effet, quand le pepperoni de la pizza vient des États-Unis, le fromage du Canada et la sauce du Mexique.

«La question de l’étiquetage est controversée. Il ne faudrait pas que ça crée une entrave aux entreprises, parce que les marges bénéficiaires sont très faibles en alimentation. Mais le consommateur a le droit d’être informé», insiste Yan Cimon, professeur de gestion à l’Université Laval.

D’où vient la nourriture ?

  • 37 % Canada
  • 24 % Importé par, préparé pour le Canada
  • 19 % États-Unis
  • 3 % inconnue
  • 3 % Italie
  • 3 % Thaïlande
  • 1 % Brésil
  • 1 % Chine
  • 1 % Espagne
  • 1 % France
  • 1 % Inde
  • 1 % Pays-Bas
  • 1 % Tunisie
  • 1 % Vietnam

 

Habillés par le Bangladesh

Des vêtements fabriqués au Bangladesh se retrouvent chez la plupart des grands détaillants comme Walmart.
Photo Le Journal de Montréal, Marie-Christine Noël
Des vêtements fabriqués au Bangladesh se retrouvent chez la plupart des grands détaillants comme Walmart.

Plus du tiers des vêtements répertoriés chez notre famille de la classe moyenne provenaient du Bangladesh, qui s’impose maintenant au deuxième rang mondial dans l’industrie du textile.

Mais ce petit pays d’Asie est aussi la cible de critiques en raison des piètres conditions de travail qu’on y trouve.

Comme quoi importation rime aussi parfois avec choix éthique.

«C’est presque honteux d’acheter dans ce pays. Tout est à si bas prix que les travailleurs, souvent des enfants, ne sont pratiquement pas payés et dorment dans l’usine», dit Normand Bourgault, professeur de marketing à l’Université du Québec en Outaouais (UQO).

Boycotter ou pas ?

Mais boycotter est-il vraiment une solution?

«Si on chasse les enfants d’un métier, on pourrait les mener vers pire, comme la prostitution ou la criminalité», prévient Sylvain Dessy, professeur d’économie du travail.

Sylvain Dessy, professeur
Photo courtoisie
Sylvain Dessy, professeur

Les gouvernements, qui sont aussi de plus en plus sensibilisés aux conditions de travail, exigent désormais des nor­mes dans les ententes commerciales internationales, comme c’est le cas dans le nouveau Partenariat transpacifique.

L’éthique paie

«Plus la chaîne de distribution est longue, plus le contrôle sur les actions des organisations est complexe. Il est donc plus difficile pour le consommateur de comprendre réellement ce qu’il achète et surtout ce qu’il soutient par ses achats», mentionne Jonathan Deschenes, professeur de marketing à HEC.

Mais pour M. Dessy, ce sont les entreprises qui sont d’abord responsables d’offrir de meilleures conditions pour assurer la santé et la sécurité des enfants, et les aider à avoir accès à l’éducation.

«Les entreprises ne devraient pas se cacher. Elles doivent dire qu’elles engagent des enfants, mais qu’elles s’occupent d’eux. C’est une des meilleures publicités qu’elles peuvent faire», assure le spécialiste du travail des enfants.

Les entreprises impliquées socialement dans les pays en développement sont de plus en plus nombreuses depuis le scandale de l’effondrement d’une usine de vêtements de la marque Joe Fresh au Bangladesh, en 2013, qui avait fait plus de 1130 morts, souligne le chercheur Yan Cimon de l’Université Laval.

Et ce n’est pas seulement l’apanage des petites entreprises. «Des détaillants comme Walmart ont des programmes de suivi des fournisseurs. Ce n’est pas parfait, mais c’est un pas dans la bonne direc­tion», insiste-t-il.

Une perte de fierté ou une bénédiction ?

Le Canada importe désormais la plupart des biens qu’on trouve dans nos maisons. Pour certains, c’est un signe de richesse; pour d’autres, c’est plutôt la preuve que le pays n’arrive plus à concevoir ses objets lui-même.

«On devient un pays d’importations. On perd de plus en plus le contrôle sur ce qui est fait», s’inquiète Normand Bourgault, professeur de marketing à l’Université du Québec en Outaouais (UQO).

M. Bourgault a réagi aux données sur la provenance des biens répertoriés par Le Journal dans l’appartement d’une famille.

Même les cahiers Canada

Plus du tiers des produits venaient de Chine et une quinzaine de pays comme le Bangladesh, l’Inde, la Malai­sie ou le Vietnam se partageaient une grande partie de la production des objets.

«C’est inquiétant, parce qu’au cours des 10 dernières années on a surtout investi dans les matières premières, mais pas dans la transformation. C’est très dangereux, car ce n’est pas la production qui enrichit, mais la conception», insiste-t-il.

De plus, le spécialiste du marketing craint une perte du sentiment d’appartenance aux produits d’ici, maintenant que les cahiers Canada signés Louis Garneau et les produits de cuisine de Ricardo sont fabriqués en Chine.

« Une bénédiction »

«On perd notre fierté nationale, nos propres marques doivent être faites ailleurs maintenant», se désole-t-il.

Mais Germain Belzile, maître d’enseignement en économie à HEC, ne voit pas les choses du même œil.

«C’est une bénédiction que des produits puissent se faire ailleurs. Les pays s’appauvrissent quand ils ne font pas d’importations. Si on avait gardé toute la production manufacturière et textile, on serait un pays pauvre», soutient-il.

«Sans aller dans la mondialisation à outrance, ça permet aux pays de se spécialiser et de contrôler les coûts, renchérit également Yan Cimon, professeur de gestion à l’Université

Laval. Le Canada peut se concentrer dans des domaines à forte valeur ajoutée comme la technologie, le design et les jeux vidéo.»

Deux protagonistes

Deux pays dominent quant à la provenance des vêtements de notre famille de la classe moyenne.

  • 45 % Chine
  • 35 % Bangladesh
  • 3 % Cambodge
  • 5 % Inde
  • 2 % Canada
  • 2 % Nicaragua
  • 1 % Égypte
  • 1 % États-Unis
  • 1 % Haïti
  • 1 % Indonésie
  • 1 % Italie
  • 1 % Mexique
  • 1 % Pakistan
  • 1 % Vietnam