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Une Montréalaise née à Auschwitz affronte son bourreau

La dame a témoigné à l’un des derniers procès en Allemagne d’un ancien nazi 70 ans après les faits

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«Vous saviez ce qui se passait avec tous les Juifs. Vous avez dû sentir l’odeur constante de la chair humaine qui brûlait dans les fours crématoires. Dites-nous! Comment avez-vous pu vous regarder dans le miroir toutes ces années?»

Il y a encore quelques jours, la Montréalaise d’origine hongroise Angela Orosz se tenait à quelques mètres à peine de l’ancien nazi Reinhold Hanning.

Elle fixait du regard l’homme de 94 ans qui subit ces jours-ci son procès en Allemagne pour avoir participé à l’extermination de milliers de Juifs hongrois dans le camp de concentration d’Auschwitz.

Mme Orosz voulait lui poser encore d’autres questions, mais la Cour l’a mise en garde. «On m’a dit que je ne pouvais faire des attaques personnelles, mais ils s’attendaient à quoi? Que je lui lance des fleurs?» interroge la femme, aujourd’hui âgée de 71 ans.

«Je voulais lui dire: “vous avez fait faire des cauchemars à tant de gens, en avez-vous déjà eu, vous? Je me demande comment vous avez pu élever vos enfants, si vous en avez, et quelles valeurs vous leur avez transmises!”»

Selon les procureurs, Hanning aurait notamment participé à la sélection des Juifs de Hongrie, à peine débarqués des wagons à bestiaux à leur arrivée à Auschwitz­­. À droite, ceux qui pouvaient travailler. À gauche, ceux qui étaient destinés aux chambres à gaz. Les enfants­­, les personnes âgées et les malades­­ principalement.

Angela Orosz était face à face avec un de ceux qui ont probablement décidé du sort de sa mère, le 25 mai 1944. «Peut-être vous souvenez-vous d’elle, Herr Hanning. Elle était une belle femme aux cheveux châtains et les yeux verts-gris», lui a lancé Mme Orosz au cours de son témoignage, le 5 mars dernier.

Ce jour-là, Hanning aurait pu se trouver aux côtés de Josef Mengele, surnommé l’Ange de la mort, lorsque Vera Otvos a été envoyée sur la plateforme de droite.

Bébé d’un kilo

Pendant 45 minutes, Mme Orosz a raconté­­ sa vie. Celle de sa mère enfermée au camp d’Auschwitz, en Pologne sous l'occupation allemande, alors qu’elle était enceinte de trois mois.

Celle de son père, mort de fatigue quelque temps après avoir été déporté. Et la sienne, celle d’un bébé né dans un baraquement quelques jours avant Noël. Un bébé d’un kilo à peine. Si fragile qu’il ne pleurait même pas.

À son arrivée au camp, les SS ont rasé la tête de Vera, lui ont remis un uniforme et des sabots en bois. Son bras a été tatoué. Vera était désormais le numéro 6075.

Elle a d’abord été affectée à l’entrepôt de tri des objets appartenant aux prisonniers: des chaussures, des vêtements, des bijoux. Puis, elle a travaillé aux cuisines où elle a pu survivre en dérobant quelques pelures de pommes de terre.

«Si j’ai pu survivre dans son ventre, c’est grâce aux vitamines dans les pelures de pommes de terre», assure Angela Orosz. Pour le reste, elle ne mangeait qu’un peu de pain noir, quelques rares légumes pourris et de la soupe claire.

Transformée en cobaye

Au septième mois de grossesse, Vera a confié à la chef de baraquement qu’elle était enceinte. Dans un camp de concentration, cette confession était un véritable arrêt de mort. Mais Vera a plutôt été envoyée au Camp C: le camp des expérimentations scientifiques.

C’est là que la femme enceinte est devenue un cobaye. Elle a reçu des injections d’une substance inconnue qui lui brûlait le col de l’utérus. «Après moi, ma mère n’a jamais pu avoir d’enfant», explique­­ Mme Orosz.

Durant la même période, le docteur Mengele a aussi tenté une autre expérience sur une mère et son bébé. Il a bandé les seins de la femme pour voir combien de temps le nourrisson survivrait sans boire. La mère et le bébé sont morts.

Accoucher dans le froid

Les premières contractions de Vera ont commencé à quelques jours de Noël. Personne ne connaîtra jamais la date exacte, mais en cette journée froide du 21 ou du 22 décembre 1944, Angela est née. La chef de baraquement, dont le père avait été médecin, a aidé Vera à accoucher­­ avec seulement de l’eau chaude et des ciseaux.

Trois heures après avoir donné naissance à sa fille, Vera a dû se rendre dans la cour extérieure pour l’appel.

«Pendant des heures, elle a dû se tenir debout dans le froid du mois de décembre, en haillons et sabots de bois. Elle­­ grelottait. Elle priait pour ne pas tomber, sinon elle recevrait une balle dans la tête. Pendant tout ce temps, elle se disait: j’ai un enfant, je dois la sauver.»

Vera a caché son bébé pendant un mois, jusqu’au 27 janvier 1945, date à laquelle le camp a été libéré par l’armée russe.

À la connaissance de Mme Orosz, seuls deux bébés juifs nés à Auschwitz ont survécu. Elle et un homme qui habite aujourd’hui en Hongrie.

«C’est un miracle que ma mère ait réussi à m’allaiter alors qu’elle mangeait 300 ou 400 calories par jour. L’autre mère ne produisait pas de lait et c’est ma mère qui a allaité son fils.» Les familles sont toujours restées en contact depuis.

Trop faible pour marcher

La guerre terminée, le combat de la petite­­ Angela pour rester en vie était loin d’être gagné. Elle était si faible que tous les médecins conseillaient à Vera de la laisser mourir. À l’âge d’un an, Angela­­ pesait à peine 3 kg (6,6 lb), soit le poids d’un nouveau-né. «J’avais l’air d’une poupée ou d’une souris sans poils, j’étais moche», dit Mme Orosz.

Elle s’est toutefois accrochée à la vie. Il lui a fallu attendre l’âge de sept ans pour marcher, tant ses os étaient faibles. Mesurant à peine 5 pieds, Angela a porté toute sa vie les stigmates de son séjour dans l’enfer nazi.

Ce n’est qu’à l’âge de 11 ans qu’elle a appris la vérité sur sa naissance. Pour la protéger, sa mère n’a jamais voulu trop lui en dire sur ce qu’elle avait enduré et lui a toujours déconseillé de remettre les pieds dans le camp d’Auschwitz.

«Tu n’as pas de souvenirs, ne va pas t’en créer», lui répétait sa mère. Cette dernière s’est remariée avec un survivant des camps. Mais la plupart des membres de leur famille n’ont pas survécu à la guerre. «Sur les murs de la maison, il n’y avait que des photos de personnes décédées», dit Mme Orosz.

Elle s’est mariée en 1965 et a, à son tour, donné naissance à une fille en 1968, Katy. «J’étais heureuse, mais terrifiée à la fois par le poids des responsabilités.» Quelques années plus tard, elle a mis au monde un garçon, Yubie.

De la Hongrie, la famille a immigré au Canada en 1973. À Toronto d’abord, puis à Montréal, où elle a travaillé dans le domaine de la comptabilité.

Toute leur vie, la mère et la fille sont restées très proches jusqu’au décès de Vera, en 1993. «Lorsqu’elle est morte, j’ai perdu ma meilleure amie, ma confidente... j’étais anéantie, se souvient Mme Orosz. Puis je me suis dit que si ma mère avait pu passer au travers d’Auschwitz, je pouvais survivre à cette épreuve.»

Retour en enfer

En janvier 2015, pour les 70 ans de la libération­­ du camp, Angela a décidé d’affronter­­ sa peur et est retournée dans le camp situé en Pologne. «J’étais comme en transe, j’avais peur de marcher sur le sol, c’était comme marcher sur la tombe de tant de gens, c’était un sentiment horrible. Horrible», se souvient-elle.

C’est au cours de ce périple qu’elle a rencontré un avocat, Heinrich Rothmann, qui lui a demandé de témoigner au procès d’un ancien nazi, Oskar Groening. Elle a d’abord refusé. Mais quand elle a entendu qu’une survivante avait pardonné au bourreau, elle s’est ravisée.

«Mon sang n’a fait qu’un tour. J’ai aussitôt décidé d’aller raconter mon histoire pour la première fois, en Allemagne, en juin dernier. «Je ne peux vous pardonner», a-t-elle lancé à l’accusé Groening.

Et lorsque Reinhold Hanning a été accusé à son tour, Angela Orosz a de nouveau été invitée à témoigner.

«Ça réveille toujours des souvenirs et des peurs. Je tremblais pendant que je parlais à cet homme qui a décidé de la vie et de la mort de tant de gens, dit-elle. L’important, ce n’est pas la sentence, mais le procès. Son visage a fait la manchette. Tout le monde sait maintenant que Hanning était un nazi qui a du sang sur les mains.»

Le procès de M. Hanning se poursuit toujours et pourrait durer plusieurs mois.

«Il reste de moins en moins de survivants et je crois que ma mère, une des plus jeunes survivantes encore en vie, sent que c’est son devoir de reprendre le flambeau», estime sa fille Katy.

 

Traumatisme de mère en fille

L’Holocauste a en quelque sorte fait partie du quotidien de Katy­­ Klein et Yubie Richt, les deux enfants d’Angela Orosz.

«On ne pouvait se permettre d’avoir peur ou de souffrir. Ce que les survivants avaient vécu durant l’Holocauste était toujours pire. C’était une pression énorme de se faire dire qu’on ne survivrait pas à un autre Holocauste parce qu’on était trop gâtés­­», explique Katy.

Quand elle a eu son premier enfant, Katy a confié à sa mère qu’elle avait peur d’accoucher. «Je lui ai dit: pourquoi as-tu peur d’accoucher dans un hôpital avec des médecins, ma mère, elle, a accouché à Auschwitz sans médecin», se rappelle Mme Orosz.

Aucun souvenir

Angela Orosz n’a aucun souvenir des camps de concentration. C’est pourquoi, lorsqu’elle a été invitée, en mars dernier, à une conférence à l’Université de Dresden, en Allemagne, pour parler de traumatismes, elle a d’abord cru qu’elle n’avait rien à dire. Puis elle s’est tournée vers ses enfants.

«Ma fille m’a donné toute une liste de choses que j’avais faites à cause de l’Holocauste», explique Mme Orosz. À l’âge de trois ans, elle voulait que Katy apprenne à être autonome et elle l’envoyait faire des courses au magasin qui était au rez-de-chaussée. À neuf ans, elle devait utiliser les transports en commun de Toronto, seule.

«La question n’était pas de savoir si un autre Holocauste était possible, mais quand il se produirait. Et il fallait être prêt», expli­que sa fille Katy, âgée de 47 ans.

Pour Angela, penser à ce que sa mère avait enduré lui donnait du courage. «Si je me plaignais qu’il y avait des souris chez moi, elle me rappelait qu’il y avait des rats à Auschwitz», dit-elle.

«Ma mère s’est longtemps sentie coupable, elle avait beaucoup de pression, avec tout ce que sa mère a fait pour elle, elle se disait qu’elle devait être parfaite, qu’elle n’avait pas droit à l’erreur­­», explique Katy.

La psychologie s’intéresse depuis­­ plusieurs années aux enfants­­ des survivants de l’Holocauste et à la mémoire génétique des traumatismes. Une récente étude américaine a montré que l’Holocauste avait laissé une empreinte biologique chez les enfants des survivants, en ce qui concerne leur réponse au stress.

«Si les traumatismes peuvent être transmis de génération en génération, je crois que l’amour de ma mère a largement compensé, rétorque Mme Orosz. Je n’ai jamais été déprimée.»

 

L’HOLOCAUSTE EN BREF

  • L’Holocauste, aussi appelé Shoah, est la persécution des Juifs par l’Allemagne nazie­­ entre 1933 et 1945.
  • Au moins 6 millions de Juifs ont été exterminés dans des camps de concentration, dont près d’un million à Auschwitz-Birkenau uniquement à partir de 1940.
  • Les Roms, les handicapés, les homosexuels et les opposants au régime ont également été envoyés dans des camps.
  • L’Allemagne a occupé la Hongrie à partir de mars 1944.
  • Entre mai et juillet 1944, 430 000 Juifs hongrois sont déportés à Auschwitz- Birkenau. La plupart sont gazés à leur arrivée.
  • Le camp d’Auschwitz-Birkenau est libéré le 27 janvier 1945 par l’armée russe.