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Il travaille plus de 100 heures par semaine pour survivre

Le restaurateur Pierre Ménard en compagnie de sa conjointe Lucie Barrette, qui est serveuse au resto-bar Le Célébrité du boulevard Taschereau.
Photo Le Journal de Montréal, Stéphan Dussault Le restaurateur Pierre Ménard en compagnie de sa conjointe Lucie Barrette, qui est serveuse au resto-bar Le Célébrité du boulevard Taschereau.

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Un restaurateur de Longueuil travaille plus de 100 heures par semaine depuis des années pour sauver son commerce. Et il est loin d’être le seul dans cette industrie qui vit des jours sombres.

«Chaque mois, je paie 6000 $ de loyer, 4000 $ d’électricité et de gaz, 400 $ de location de places de stationnement, sans compter les coûts des permis et des taxes, dit Pierre Ménard­­, propriétaire du resto-bar Le Célébrité, sur le boulevard Taschereau, à Longueuil. Les gens pensent qu’on est riches et qu’on passe notre temps à frauder le gouvernement. Mais la réalité, c’est qu’il faut en vendre des spaghettis à 3,99 $ pour arriver».

C’est pour cette raison qu’il travaille comme un fou dans son resto de 110 places. Sa «petite» journée commence à 4 h 45, pour préparer les déjeuners des lève-tôt, et se termine à 17 h.

Ses journées «normales» durent plus de 16 heures, soit 108 heures pour sa semaine de sept jours. Parce que le week-end, ça finit souvent tard avec les artistes qu’il invite. Et c’est comme ça depuis qu’il a acheté le resto en 2009.

Couper le personnel

«Comme plein de restaurants, je suis en position difficile. Tout ce qu’il me reste à couper, c’est le personnel. Alors ma femme et moi, on fait leurs shifts», dit Pierre Ménard. Sa conjointe et serveuse Lucie Barrette se paie le «luxe» d’une journée de congé par semaine. «Faut bien faire le ménage chez nous», soupire-t-elle.

Cette année, il estime qu’il pourra se payer un salaire de 12 000 $, soit environ 3 % de son chiffre d’affaires de 500 000 $.

«Mon plongeur gagne plus que moi. Et une de mes serveuses vient de s’acheter une auto neuve. Je ne serais pas capable de me payer ça.»

Avec une telle vie, pourquoi ne pas fermer? «Parce que la restauration est une passion. Et je ne me vois pas enlever l’emploi de ma femme de 63 ans, qui aurait de la misère à se replacer».

Et puis, il s’est habitué au fil des ans à dormir quatre ou cinq heures par nuit.

«Ma grande crainte, c’est de m’endormir au volant en revenant à la maison, comme c’est arrivé à la femme dont vous avez parlé samedi dernier [Angie Adelin, décédée au volant après 18 heures de travail, NDRL]. Entre Longueuil et notre maison de Mercier, je ne me souviens souvent pas de la moitié de la route».

Quelles vacances ?

Dans la grisaille du mois de mars, il rêve un peu de vacances. Sa femme et lui calculent avoir pris 10 jours de congé depuis sept ans.

Et trois de ces journées ont été passées à Atlantic­­ City, à tenter en vain de convaincre Robert Irvine, l’animateur de l’émission de télé-réalité Restaurant: Impossible, de passer rénover son restaurant pour le sauver de la dèche.

Mais il ne rêve pas de relève, trop heureux que son fils de 30 ans travaille dans l’industrie du transport, ce qui lui donne ses fins de semaine de congé.

«Mon fils a passé son enfance dans mes restaurants. Il m’a assez vu aller. C’est la dernière chose qui l’intéresse.»


Un horaire de fou

  • Lundi 4 h 45 à 17 h : 12,25 h
  • Mardi 4 h 45 à 22 h :17,25 h
  • Mercredi 4 h 45 à 22 h : 17,25 h
  • Jeudi 7 h 30 à minuit : 16,5 h
  • Vendredi 7 h 30 à 2 h : 18,5 h
  • Samedi 7 h 30 à 2 h : 18,5 h
  • Dimanche 7 h 30 à 15 h : 7,5 h
Total 107,75 heures

Un restaurateur expérimenté

Le Célébrité est le septième resto de Pierre Ménard depuis 25 ans. Malgré sa grande expérience­­, c’est celui qui est le plus dur à faire vivre.

Il a même fermé quelques semaines en janvier 2015 avant de se raviser devant l’insistance de ses clients.

«Ce sont des années difficiles. Il faut être fait très fort pour survivre», dit François Meunier, de l’Association des restaurateurs du Québec. Selon lui, près de 300 restaurants ont fait faillite l’an dernier, et encore bien plus ont fermé. Et 2016 ne va pas améliorer le portrait, dit-il.

D’ailleurs, les concurrents de Pierre Ménard continuent de tomber comme des mouches sur un boulevard pourtant très passant.

«À côté, La Cage a été remplacée par un mexicain, qui a fermé après deux mois. Celui-là, à 200 m du mien, il a fermé deux fois. Et regarde le resto qui vient d’ouvrir en face. Je ne lui donne pas six mois», dit l’homme d’affaires.

Il multiplie les initiatives pour rester en vie. Des artistes, comme Marie-Chantal Toupin, sont passés dans ses soirées musicales.

Et il ne rate pas une occasion d’attirer des clients. Comme cette fois où il a vu des dizaines de Mustang dans le stationnement du centre commercial en face.

«J’ai envoyé un employé pour leur donner ma carte professionnelle. Depuis, ils sont au moins 80 à venir chez moi tous les vendredis d’été».

Ce qu’ils ont dit

Le restaurateur Pierre Ménard en compagnie de sa conjointe Lucie Barrette, qui est serveuse au resto-bar Le Célébrité du boulevard Taschereau.
Photo Le Journal de Montréal, Stéphan Dussault

«Je viens ici depuis trois ans. Avec le temps, Pierre est devenu un ami. D’un côté, c’est vrai qu’il n’a pas de vie.»

– Roger Mimeault, client

Le restaurateur Pierre Ménard en compagnie de sa conjointe Lucie Barrette, qui est serveuse au resto-bar Le Célébrité du boulevard Taschereau.
Photo Le Journal de Montréal, Stéphan Dussault

«On vient dîner ici presque tous les jours parce que c’est un excellent rapport qualité-prix»

– Nicole Alain, cliente, avec son mari Jean Trudel.

«Quand un employé entre le matin et me dit qu’il est fatigué, ça me fait sourire un peu.»

– Lucie Barrette, serveuse et conjointe de Pierre Ménard. À 63 ans, elle travaille 90 heures par semaine.

«Les clients boivent moins qu’avant, et la commission Charbonneau a fait chuter le nombre de dîners d’affaires. On ne peut pas être contre ces changements, mais ça a quand même un impact sur les restaurants.»

– François Meunier, Association des restaurateurs du Québec

À propos...

Du coût des aliments

«La pièce de steak que j’achète est passée de 1,80 $ à 3,60 $ en deux ans. Mais mon menu steak-frites, lui, est demeuré à 6,95 $. Parce que le monde n’a pas d’argent. Le restaurant est un loisir. Si ça coûte trop cher, c’est là qu’ils vont couper. J’essaie de me reprendre sur la bière qu’ils commandent avec.»

Du nombre élevé de restos

«Il y a 40 ans, il y avait cinq restaurants sur Taschereau. Là on est 70. Mais en même temps, il n’y en a pas trop. Si l’économie était bonne, les gens sortiraient plus.»

Les travaux de la ville

«Cet été, on a ajouté un trottoir en face de mon commerce. Une excellente initiative, mais personne ne nous a informés. Les pépines sont arrivées comme ça, un matin. Il a fallu que j’en parle à l’émission de radio de Paul Arcand pour que la ville m’appelle pour me demander comment ils pouvaient minimiser les inconvénients durant les travaux.»

La migration des clients

«Le quartier DIX30 a siphonné une partie de la clientèle du boulevard Taschereau, c’est certain. Mais eux aussi subissent des fermetures, tant des restos que des discothèques. Bref, ça va mal un peu partout.»

L’aide gouvernementale

«Au niveau municipal, ils devraient juste nous laisser mieux nous afficher sur la rue. Et au provincial et au fédéral, il faudrait alléger la paperasse. Ça me permettrait d’économiser une vingtaine d’heures chaque semaine.»


20 548

  • Nombre de restaurants au Québec.

208 565

  • Nombre d’employés en restauration.

71 %

  • Pourcentage de restaurants ayant fermé moins de cinq ans après leur ouverture.

Source: Association des restaurateurs du Québec.