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Accusé d’agressions sexuelles: Jian Ghomeshi est acquitté

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TORONTO | Le travail acharné de la défense pour miner la crédibilité des trois présumées victimes de Jian Ghomeshi aura porté fruits: l’ex-animateur vedette de la radio de CBC a été acquitté des accusations d’agressions sexuelles qui pesaient contre lui, jeudi matin, à Toronto.

Le juge William Horkins a rendu son verdict devant les trois plaignantes, dont l’actrice Lucy DeCoutere, la seule qui puisse être identifiée, dans une salle d’audience bondée pour l’occasion.

En entendant la décision du juge, Jian Ghomeshi est demeuré impassible. Il s’est penché pour glisser quelques mots à l’oreille de son avocate, avant de quitter la salle.

À l’extérieur, des manifestants ont dénoncé ce verdict en affirmant que le système de justice favorise les agresseurs au détriment des victimes. Une femme ayant la poitrine dénudée a même été arrêté après avoir perturbé un point de presse des avocats de la Couronne.

L’accusé de 48 ans faisait face à cinq chefs d’accusation; quatre d’agression sexuelle et un autre pour avoir tenté de vaincre la résistance par l’étouffement.

Pas de témoin, pas d’ADN

Dans son jugement, le magistrat s’est montré très dur à l’endroit des trois plaignantes et de la Couronne. Il a également mentionné que sa décision se basait entièrement sur la crédibilité et la fiabilité des victimes, puisqu’il n’y avait pas d’autres preuves présentées par la poursuite.

Selon lui, la crédibilité des trois femmes a fait défaut durant leur témoignage.

  • À lire: les faits saillants de leurs témoignages ci-dessous
Lucy DeCoutere
Photo d'archives

«Le problème avec la Couronne, c’est que les allégations ne sont supportées par rien. Pas d’ADN, pas de témoins; toute la preuve repose sur la crédibilité des victimes», a dit le juge Horkins.

Mais visiblement, William Horkins n’a pas cru les plaignantes. Du moins, pas entièrement.

«L’aspect le plus troublant, c’est que chacune d’elles a consciemment modifié son témoignage à la cour alors qu’elles étaient sous serment, a martelé le magistrat. C’est impossible de déterminer à 100% ce qui est vrai de ce qui ne l’est pas. Il existe donc un doute raisonnable dans mon esprit.»

Le juge a rappelé que la présomption d’innocence n’est pas «un cadeau ou une faveur», mais bien un «droit fondamental».

«Même si vous croyez qu’un accusé est probablement coupable, ce n’est pas suffisant. Il faut convaincre le tribunal hors de tout doute raisonnable», a-t-il noté.

Long jugement

Pendant 90 minutes, le magistrat a lu calmement l’imposant jugement, qui faisait une trentaine de pages. Il a passé en revue, un par un, les témoignages des trois femmes qui se sont présentées à la barre durant le procès.

Concernant la première victime, le juge a souligné que c’est seulement lors du contre-interrogatoire qu’elle s’est souvenue d’avoir envoyée une photo d’elle en bikini à Ghomeshi plusieurs mois après l’agression.

Le juge a indiqué que cette omission avait diminué la valeur de son témoignage qu’il considère comme peu fiable et inégal.

«C’est incompréhensible d’agir ainsi lorsqu’on dit avoir été traumatisée par quelqu’un», a fait savoir le magistrat.

Au sujet de Lucy DeCoutere, le juge a noté qu’elle a tenté d’induire la cour en erreur en ne mentionnant pas qu’elle a envoyé à Ghomeshi des courriels, des fleurs et même une lettre d’amour écrite la main dans les jours suivant la présumée agression.

«Envoyer des fleurs à un homme qui vient de t’étouffer est quelque chose d’étrange. (...) Mme DeCoutere a voulu manipuler le tribunal au sujet de sa relation avec M. Ghomeshi», a soulevé le juge.

Enfin, en ce qui a trait à la troisième plaignante, William Horkins a estimé qu’elle n’avait pas agi comme une femme qui voulait prendre ses distances avec Ghomeshi, après que celui-ci l’eut empoigné à la gorge au point de l’empêcher de respirer.

Le juge a rappelé que dès le lendemain des événements, la femme était allée souper avec Ghomeshi et l’avait ensuite masturbé plus tard dans la soirée.

Pour toutes ces raisons, le juge a cru qu’un doute raisonnable subsistait concernant l’innocence de l’accusé.

Défense payante

Fait particulier, la défense n’a jamais remis en doute les allégations des trois plaignantes selon lesquelles elles ont été frappées par l’ex-vedette de CBC. L’ancien animateur n’a pas témoigné durant le procès pour se défendre.

L’avocate de Ghomeshi, Marie Henein s’est plutôt attaquée à la crédibilité des trois femmes tout au long des procédures.

MAXIME DELAND/AGENCE QMI

Visiblement, la stratégie employée par Me Henein, reconnue dans le milieu comme un véritable pitbull en contre-interrogatoire, a permis de semer un doute raisonnable dans la tête du juge.

Malgré ce verdict d’acquittement, Jian Ghomeshi n’en a pas fini avec la justice. Il doit en effet subir un deuxième procès pour agression sexuelle au mois de juin. Dans cette affaire, les faits qui lui sont reprochés se seraient déroulés en 2008 sur son lieu de travail de l’époque, soit dans les bureaux de CBC, à Toronto.


Plaignante no 1 (son identité ne peut être révélée)

La femme a rencontré Jian Ghomeshi pour la première fois en décembre 2002 lors d’un party de Noël de CBC. L’attirance entre les deux a été immédiate. Au total, ils ont eu trois rendez-vous ensemble. Deux d’entre eux auraient été marqués par des épisodes violents.

- Lors d’une soirée de décembre 2002, Jian Ghomeshi lui aurait tiré les cheveux «très, très fort», l’aurait projetée au sol et lui aurait ensuite donné des coups de poing en plein visage

- Elle a envoyé deux courriels à Ghomeshi dans l’année qui a suivi les événements, dont un qui renfermait une photo d’elle en bikini, étendue sur la plage

- Ces courriels étaient, selon elle, une façon «d’appâter» Ghomeshi pour qu’il la rappelle et qu’elle puisse le confronter et lui demander pourquoi il avait agi de la sorte

- Jian Ghomeshi ne lui a jamais répondu

Citations marquantes de son témoignage:

«Il était gentil, charismatique, charmant. Il m’ouvrait même la porte. Je me souviens de m’être dit ‘Wow! Quel homme!’ »

«Il m’a demandé s’il pouvait déboutonner ma chemise. J’ai refusé.»

«Il me frappe dans le visage à de multiples reprises. Je croyais que j’allais perdre connaissance. J’étais terrifiée.»

«Il m’a dit que je devais partir. Il m’a jetée dehors comme un déchet.»

«Je n’ai pas pensé à appeler la police. Tout ce que je voulais, c’était de retourner chez moi, me mettre en petite boule dans un coin et pleurer.»


Plaignante no 2 (Lucy DeCoutere)

L’actrice et officière de l’armée canadienne de 45 ans a rencontré Jian Ghomeshi pour la première fois lors d’un congrès de l’industrie de la télévision, en juin 2003, à Banff, en Alberta. Plusieurs courriels et appels téléphoniques plus tard, Mme DeCoutere, qui habite à Halifax, s’est rendue à Toronto pour revoir Ghomeshi. Ce dernier l’aurait agressée à son domicile.

- En juillet 2003, Jian Ghomeshi aurait tenté de l’étouffer pendant qu’il l’embrassait et lui aurait ensuite donné trois gifles

- Le lendemain, Lucy DeCoutere envoie un courriel à Ghomeshi pour lui dire qu’elle veut le «baiser à mort»

- Quatre jours après l’agression présumée, Mme DeCoutere envoie à Ghomeshi une lettre d’amour de six pages écrite à la main; elle finit sa lettre en écrivant «J’aime tes mains»

- Après l’agression présumée, elle a envoyé à Ghomeshi une photo d’elle en train de faire une fellation à une bouteille de bière

- L’année suivante, dans un karaoké, elle chante en duo avec Ghomeshi la chanson Hit Me Baby One More Time de Britney Spears

- Elle a gardé contact avec Ghomeshi jusqu’à tout récemment

Citations marquantes de son témoignage:

«Une fois (avant l’agression présumée), il m’avait appelée pour faire du ‘sex talk’, mais je ne souhaitais pas faire ça.»

«Puis, tout d’un coup, il m’a saisie à la gorge et plaquée contre le mur. Il m’a ensuite giflée trois fois.»

«Il serrait assez fort pour que je ne puisse plus respirer.»

«Quand il a mis ses mains autour de ma gorge, je n’ai pas senti quelque chose de sexuel. J’ai senti que ça voulait dire: ‘Je pourrais te tuer’.»

«C’est impossible de donner son consentement à quelque chose qui ne nous a pas été demandé.»

«C’est comparable à une femme qui se fait battre par son mari, mais qui ne le quitte pas»

«La personne qui aime le plus Jian, c’est Jian.»


 

Plaignante no 3 (son identité ne peut être révélée)

La femme, qui travaille dans le milieu artistique, a rencontré Jian Ghomeshi en juillet 2003, lors d’un festival à Toronto. Durant son témoignage, la victime présumée a eu de la difficulté à se souvenir avec exactitude de l’endroit et du moment où Ghomeshi l’aurait agressée.

- Elle accuse Jian Ghomeshi d’avoir tenté de l’étouffer alors qu’elle l’embrassait sur un banc de parc en 2003

- Le lendemain de cette agression présumée, elle a invité Ghomeshi chez elle et elle l’a masturbé

- Elle a échangé plus de 5000 courriels et messages texte avec Lucy DeCoutere en 2014 et 2015, dont plusieurs portaient sur ce qu’elles avaient vécu avec Jian Ghomeshi

- Elle a admis avoir écouté un reportage à la radio qui traitait du procès de Ghomeshi, contrevenant ainsi à l’ordonnance du juge

- Elle s’est rendue au poste de police pour changer sa version des faits, alors que le procès était commencé depuis quatre jours

Citations marquantes de son témoignage:

«J’ai senti ses dents dans mon cou, puis ses mains. Il s’est mis à serrer. J’avais du mal à respirer».

«Il a ensuite glissé une main jusqu’à ma bouche et l’a entièrement couverte.»

«En aucun temps, je n’ai voulu participer à ça. Cela n’avait plus rien de plaisant.»

«Je ne me sentais pas en sécurité.»

«Je ne peux pas consentir à quelque chose qui m’est imposé.»

«Je ne croyais pas que c’était pertinent de le dire [que je l’avais masturbé]. C’est embarrassant de raconter ça.»

«Je suis connue comme étant quelqu’un qui donne une deuxième, une troisième et même une quatrième chance aux gens.»