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Merci, madame Kirkland-Casgrain

Merci, madame Kirkland-Casgrain
photo courtoisie Gaby/Getty

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Ce portrait photographique de Marie-Claire Kirkland-Casgrain, réalisé par feu Gaby Desmarais, grand photographe québécois de renommée mondiale, en dit long sur cette femme remarquable que la mort, cette semaine, a transformée en personnage historique.

Prise en 1964, trois ans après l’entrée de la députée libérale provinciale à ce qu’on appelait à l’époque l’Assemblée législative, cette photo révèle toute la complexité d’une femme qui a longtemps porté seule sur ses épaules la cause des femmes en politique au Québec. Sans jamais toutefois se définir comme féministe. «C’était une progressiste, m’a dit son beau-fils, l’avocat Julius Grey. Pour elle, l’émancipation des femmes faisait partie de la réforme fondamentale qui allait transformer le Québec d’un pays rétrograde en un pays progressiste. Mais ce n’était pas la femme d’une seule cause».

Pas féministe

Je l’ai interviewée en 2012 et à ma grande surprise, elle m’avait confié être moins sensible aux revendications féministes d’aujourd’hui. «Les femmes ont obtenu une grande partie de ce qu’elles souhaitaient. Maintenant, c’est pour tout le monde qu’il faut demander. Pour les vieux, pour les jeunes, pour les garçons».

N’importe qui peut se dire féministe. L’être, surtout dans un rôle de pionnière, un autre combat.

On ne devient pas la première députée, la première ministre, la première vice-première ministre et la première juge au Québec parce qu’on a des beaux yeux. Ce portrait de Gaby révèle aussi une conscience aiguë du poids du devoir, des dangers de la politique.

Mme Marie-Claire Kirkland-Casgrain ici en compagnie de  Gaby Desmarais, grand photographe québécois.
photo courtoisie Gaby/Getty
Mme Marie-Claire Kirkland-Casgrain ici en compagnie de  Gaby Desmarais, grand photographe québécois.

Regardez cet index plié sur son avant-bras. Ses ongles trop courts pour ne pas avoir été rongés, mais aussi et surtout, ce regard franc qui témoigne à la fois d’une rare intelligence, d’une honnêteté palpable et d’un humanisme qui vient à bout de tout.

«J’ai rarement rencontré quelqu’un ayant une personnalité aussi forte», m’a confié Julius Grey. «Elle avait des opinions sur tout».

Une femme qui aimait la vie

«Les gens les plus intéressants du Québec se retrouvaient chez elle à L’Île-Bizard», raconte celui qui a épousé Me Lynne-Marie Casgrain, son associée dans le cabinet Grey Casgrain.

Et quand ces gens brillants ne se réunissaient pas à sa résidence de l’ouest de Montréal, ils se retrouvaient à Ahuntsic chez Gaby, le photographe des stars et des personnalités du XXe siècle, qui, dans sa vie privée, préférait la compagnie de juges, d’avocats, de politiciens et d’artistes.

Cette photo révèle toute la complexité d’une femme qui a longtemps porté seule sur ses épaules la cause des femmes en politique au Québec

Mon mari est le fils de Gaby. Lorsque je lui ai appris la mort de sa marraine spirituelle, qui a tant de fois pris son parti face à un père dur envers son fils unique, ses yeux se sont remplis d’eau. Pour cette femme qui l’a marqué — puis-je dire qu’il n’a pas l’ombre d’une molécule de sexisme en lui? — et aussi pour un Québec si différent du nôtre, pétri de l’espoir de la Révolution tranquille, dont Marie-Claire Kirkland Casgrain fut une des actrices au sein du gouvernement de Jean Lesage.

Les noms des membres de ce gouvernement résonnent encore aujourd’hui: René Lévesque, Gérard D. Lévesque, Georges-Émile Lapalme et Paul Gérin-Lajoie, à 96 ans le dernier témoin de cette glorieuse équipe politique avec l’homme politique Yvon Dupuis. À la suite du décès de son père, le docteur Charles-Aimé Kirkland, député libéral de Jacques-Cartier, Yvon Dupuis, un tribun redoutable, se souvient qu’elle lui avait demandé de réviser son discours d’acceptation comme candidate à la succession de son père. «Nous militions ensemble à l’exécutif des jeunes Libéraux de Montréal».

«Nous étions des amis. Je me souviens d’une croisière musicale sur le Mississippi avec elle et son deuxième mari, Wyndham Strover, et d’autres amis, sur un bateau à aubes. La musique des Ink Spots et de l’orchestre de Glenn Miller nous avait accompagnés jusqu’à la Nouvelle-Orléans».

Se souvenir

Femme charmante, élégante, drôle, gentille, près des gens, bonne vivante, chanteuse, cordon-bleu hors pair, croyante même si non pratiquante, mère exigeante, elle affichait une allégeance conservatrice en matière de comportement — «elle ne tolérait pas qu’on sacre devant elle, m’a confié Julius Grey.

Les gens bons reçoivent parfois la grâce de quitter ce monde sans souffrir. Marie-Claire Kirkland-Casgrain est morte chez elle, pendant le lunch. Son mari lui a demandé si elle voulait un alcool dans son café, elle a dit oui, et puis elle est partie. «Elle n’a pas vu venir sa mort», m’a dit Julius Grey.

Puisse sa mémoire rester vivante et son exemple, une inspiration.