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Suspendre la lutte souverainiste au nom du progrès social?

Camil
© Courtoisie

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Quand Camil Bouchard nous explique qu’on doit suspendre la lutte pour l’indépendance et le combat souverainiste, même s’il demeure personnellement souverainiste, doit-on comprendre que pour lui et ses alliés du futur parti progressiste québécois, la souveraineté était souhaitable sans être indispensable, désirable sans être nécessaire?  Cela veut-il dire que le Québec, dans le Canada actuel, a les moyens de sauver et renouveler son modèle social, comme il le souhaite, ou encore, de sauver son identité culturelle, comme je le souhaite?

C’est pour sauver le Québec progressiste que Camil Bouchard nous invite à remiser pour longtemps la souveraineté. En le lisant, une réflexion de Louis Pauwels dans La liberté guide mes pas me revenait à l’esprit : «je me dis que l’esprit social a fini par dévorer l’esprit national. La social-démocratie est gestionnaire avant d’être patriote. La gauche est révolutionnaire avant d’être nationale». Évidemment, il faudrait mettre à jour le vocabulaire mais une idée forte demeure vraie: la gauche, ou du moins, une certaine gauche, n’est jamais spontanément nationale. L'indépendance, pour elle, est peut-être souhaitable, mais elle ne semble pas avoir de valeur en soi.

Je peux comprendre l’idée qu’il faille sauver les meubles en se repliant sur le mode survie : cela nous est déjà arrivé collectivement, après l’échec des rébellions de 1837-1838. Ensuite, pendant plus d’un siècle, nous nous sommes surtout préoccupés de notre survivance. À tout le moins, nous savions alors que nous survivions et que notre existence nationale était en danger. Ce que ses contempteurs ne semblent pas trop comprendre, c’est que le conservatisme historique, au Québec, a été d’abord et avant tout un nationalisme conscient de notre possible disparition.

Mais ce que je comprends du texte de Camil Bouchard, c’est que la souveraineté n’est pas vitale et que notre appartenance au Canada n’est pas structurellement contradictoire avec notre émancipation nationale et sociale. Nous pouvons nous développer avec les moyens que le Canada centralisateur nous laisse. C’est le parfait écho de ce que dit François Legault lorsqu’il laisse entendre que nous pouvons protéger notre identité avec les moyens que le Canada de 1982, avec son multiculturalisme d'État et son gouvernement des juges nous laisse. Avec cette nuance que Camille Bouchard ne va pas jusqu’à dire qu’il voterait Non dans un référendum.

On comprend pourquoi on nous présente le nouveau mouvement politique auquel en appelle Camille Bouchard comme une CAQ de gauche. La CAQ et la nouvelle CAQ de gauche faite des Orphelins politiques autoproclamés s’entendent sur l’essentiel : le Québec peut très bien se gouverner sans l’indépendance. On notera que dans les deux camps, on trouvera un grand nombre d’anciens souverainistes. Les déçus de l’indépendance montent au front pour nous inviter à en finir avec elle. Étrange Québec : ce sont des souverainistes qui auront liquidé le combat pour la souveraineté. Pour sortir de la question nationale, il était finalement plus facile de se libérer des souverainistes que du Canada.

Qu’on se comprenne bien : je ne dis pas un instant que le pouvoir provincial québécois soit insignifiant. On pourrait parfaitement en faire un tout autre usage que celui des libéraux. Il est possible aussi, pour tenir compte des réalités électorales, que les souverainistes doivent «suspendre» leur agenda référendaire – s’ils en ont encore un. On pourrait imaginer un front commun des nationalistes lors des prochaines élections autour d’un programme commun nationaliste – et non pas, cela dit, autour d’un programme obsédé par la gauche ou la droite.

Mais il y a une différence entre un long détour stratégique et un abandon de l’objectif de l’indépendance. On peut considérer que l’indépendance est inatteignable à court terme, mais cela ne devrait pas nous pousser à dire que sa quête était finalement secondaire. On peut dire que la souveraineté n’est pas pour demain sans soudainement s’imaginer que le Canada ne représente plus un obstacle à l’émancipation québécoise, sans s’imaginer qu’il s’agit seulement d’un cadre parmi d’autres dont on peut vouloir sortir mais qui ne pèse nullement sur notre vie collective.

Nous assistons à la grande reconfiguration de la vie politique québécoise contre la question nationale, désormais traitée comme un boulet historique – il faut dire que celle-ci se décompose depuis vingt ans, ce qui était inévitable une fois l’indépendance rejetée. Une nation qui régresse se fragmente, elle peine à se rassembler autour d’une vision claire de ses intérêts. Elle devient même étrangère à ceux-ci et se met à vivre dans un univers mental parallèle où les contraintes objectives qui pèsent sur son développement n’existent plus. Dans ses rêves, elle est libre et tout est possible mais dans la réalté, elle régresse et est condamnée à une provincialisation avilissante et humiliante, qu'on préfère combattre non plus politiquement mais avec une humeur festive.