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Jean Lapierre, professeur de politique

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La nouvelle a hébété tout le Québec: Jean Lapierre est mort avec six autres personnes dans un accident d’avion en se rendant à l’enterrement de son père, aux Îles-de-la-Madeleine.

C’est une famille qui vient d’être décimée. Il y a là quelque chose d’aussi tragique qu’insensé.

Jean Lapierre était le commentateur politique le plus connu des Québécois. Avec un langage aussi coloré qu’imagé et une verve inimitable, il leur expliquait chaque jour les subtilités de la vie politique qu’il rendait accessibles au commun des mortels.

Il rendait la démocratie intéressante pour ceux qui s’en fichent normalement.

Pédagogue

Le grand critique littéraire français Albert Thibaudet disait que la politique, c’était d’abord les idées. Jean Lapierre l’aurait certainement contredit en lui reprochant un idéalisme coupé du terrain.

Pour lui, la politique, c’était d’abord les hommes et les femmes qui s’en mêlent et qui la vivent.

Il avait ses antennes dans les popotes et les patateries comme dans les grands restaurants et les salons privés.

Il s’intéressait aux jeux de coulisse, aux racontars, aux rumeurs et aux potins qui alimentent la vie politique.

Mille rumeurs lui parvenaient chaque jour, il les triait, les décryptait et tirait de cela une analyse politique attendue. Faut-il dire qu’il aimait les gens et que les gens l’aimaient?

Dans la grande famille québécoise, qui demeure plus tricotée serrée qu’on ne le croit, Jean Lapierre était un peu cet oncle qui se pique de politique, qui prétend la connaître et qui la connaît effectivement.

C’était l’homme qui ne se fait pas bluffer car il comprend comment les choses se passent. Il était toujours prêt à nous les expliquer dans des termes simples.

Loin des théories désincarnées, il nous racontait le monde politique comme il le voyait.

Volontiers caustique, il n’hésitait pas à déculotter ceux qui doivent l’être, sans pour autant verser dans le mépris.

Et pourtant, ce grand pragmatique n’était pas un pur cynique. Ce n’était évidemment pas un idéologue pour deux sous. Mais il avait des idées.

Irremplaçable

Avant de commenter la politique, il en avait fait.

D’abord chez les libéraux. Il s’était fait élire pour eux dans le comté de Shefford en 1979, à l’âge de 23 ans.

Puis au Bloc québécois dans la période de l’après-Meech, entre 1990-1992.

Le refus du Canada anglais de nous reconnaître comme peuple l’avait transformé pour quelques saisons en souverainiste.

Il retournera dans sa famille libérale avec Paul Martin de 2004 à 2007.

Lapierre était d’une tradition politique aujourd’hui un peu oubliée: celle des libéraux francophones attachés au nationalisme québécois. Sa fidélité première était au Québec.

Il faut dire qu’il y était profondément enraciné.

Il le ressentait au fond de ses tripes.

Certains farfelus disent que personne n’est irremplaçable. C’est une vraie idiotie.

Les êtres qui meurent ne reviennent pas. Les hommes et les femmes que nous aimons et qui nous quittent nous laissent à jamais une blessure au cœur.

Au sens fort, Jean Lapierre était un personnage. Et c’était un personnage irremplaçable. Sa mort absurde nous endeuille tous.