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Leurs plaintes ignorées plus de 15 ans

La Ville de Sorel-Tracy est poursuivie par trois victimes d’agression

Leurs plaintes ignorées plus de 15 ans
Photo d'archives

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Quatre adolescents vulnérables se sont plaints à la police d’avoir été agressés sexuellement par un prédateur de Sorel-Tracy, entre 1994 et 2001. Aucun d’entre eux n’a été rappelé à l’époque. Leur agresseur a continué de faire d’autres victimes pendant de longues années.

«Si la police avait fait son travail pour chacun des plaignants, l’agresseur aurait probablement été en prison [plus d’années] et n’aurait pas pu faire autant de nouvelles victimes», s’indigne l’avocat Alain Arsenault, qui représente trois victimes d’André Pépin.

Ce prédateur sexuel friand de garçons et jeunes adultes était pourtant déjà connu des policiers de la région. Dès 1992, il a été condamné à purger 23 mois de prison pour des crimes à caractère sexuel.

André Pépin a pourtant continué de sévir dans les années qui ont suivi. Âgées pour la plupart de 15 à 21 ans au moment des faits, ses victimes étaient souvent des consommateurs de drogue. Souvent autostoppeurs, ils embarquaient dans la voiture de l’homme, qui leur donnait de la bière et les invitait ensuite chez lui pour fumer du cannabis. C’est alors qu’il les agressait sexuellement. Certains étaient drogués à leur insu, d’autres faisaient l’objet de chantage, révèle un jugement rendu le 19 mai dernier.

20 ans plus tard

Or, quatre de ces victimes se sont adressées à des corps de police municipaux comme ceux de Sorel et de Tracy, mais n’ont plus eu de nouvelles de leur plainte, n’a pas manqué de rappeler le juge dans sa décision. Une cinquième victime assure elle aussi avoir été ignorée par les autorités, bien que ce fait n’apparaisse pas dans le jugement.

Ce n’est que plus de 10 ans plus tard, voire près de 20 ans pour certains, que la Sûreté du Québec, qui n’était pas impliquée à l’époque, les a recontactés pour réenregistrer leurs plaintes en 2013, replongeant ces hommes dans leur douloureux passé, indique le document.

Pépin a été reconnu coupable d’au moins 24 des chefs d’accusation qui pesaient contre lui relativement à ces victimes et plusieurs autres. «J’essaie d’oublier [l’agression] chaque jour depuis 18 ans», a avoué l’une des victimes en cour.

«Devoir»

Les services de police municipaux de Sorel et de Tracy ayant été abolis avec la fusion des deux villes au début des années 2000, il est difficile de remonter le temps pour comprendre ce qui a poussé les policiers à ne pas donner suite à ces plaintes.

Même Claude Carpentier, qui était directeur général aux enquêtes à la police de Tracy de 1987 à 1997, ne se l’explique pas. «Avec un dossier de ce sérieux-là, je n’ai absolument aucune idée», a récemment réagi l’ex policier, qui n’a pas de souvenir de la plainte déposée à Tracy en 1994.

«Certains plaignants vont dire des choses qui peuvent paraître invraisemblables, mais on devait enquêter quand même. C’était notre devoir», dit M. Carpentier. «Quand il y avait une plainte, on allait jusqu’au bout», dit-il.

Son homologue de la police de Sorel est décédé il y a plusieurs années.


♦ André Pépin a porté en appel le verdict de culpabilité rendu en mai 2015. Cet appel n’a toujours pas été entendu. Actuellement détenu, il est aussi en attente d’un verdict sur la peine à purger pour ces crimes. La Couronne demande 21 ans de prison et qu’il soit enregistré au registre des délinquants sexuels.

 

André Pépin: agresseur récidiviste

Âge: 59 ans. Incarcéré

Quelques-unes de ses condamnations:

1992: 23 mois de prison pour des crimes de nature sexuelle

1996: 3 mois de prison pour vol qualifié

1997: 23 mois de prison pour attouchements sexuels sur un jeune de moins de 14 ans

2015: coupable d’une trentaine de chefs d’accusation, dont plusieurs d’agression sexuelle, harcèlement, menace, extorsion

 

Les victimes laissées à elles-mêmes

Olivier

Agression et plainte en 1994, à l’âge de 16 ans

Olivier fait de l’autostop lorsque Pépin l’embarque. Il prétexte un détour et l’emmène à son motel, où il lui donne de la bière et du cannabis. Olivier perd connaissance. Pépin lui fait une fellation avec un doigt dans l’anus, alors qu’il était incapable de bouger. Plus tard, Olivier retourne voir Pépin pour lui demander des explications. Ce dernier le drogue à son insu et l’agresse de nouveau. Le juge a conclu que Pépin lui avait administré une substance pour lui faire perdre connaissance.

Carl

Agression en 1993 à l’âge de 19 ans et plainte en 1994

Carl se définit à l’époque comme «punk» et «junky». Il a été élevé dans une secte. Il fait de l’autostop quand Pépin l’embarque. Dans le motel où il l’invite, Pépin lui offre de la mescaline, un produit que le jeune homme a l’habitude de consommer. Carl commence ensuite à perdre le contrôle de ses mouvements. Il revient brièvement à lui, alors que Pépin le sodomise. Il tente de se débattre, mais en est incapable. Il lui faudra trois jours pour revenir complètement à lui. Le juge a conclu que Pépin lui avait administré une drogue du viol.

Vincent

Agression et plainte en 1995, à l’âge de 15 ou 16 ans

Vincent rencontre Pépin au Festival de la gibelotte. L’homme lui offre de le reconduire jusque chez lui, à Saint-Hyacinthe. Les souvenirs de Vincent sont flous. Ils passent plusieurs jours ensemble, au cours desquels Vincent consomme du cannabis et Pépin lui fait des attouchements et une fellation non désirés. Pépin reconduit finalement Vincent chez lui. «En voyant sa mère, [Vincent] éclate en sanglots et lui confie ce qui s’est passé» avant d’aller porter plainte à la police, raconte le jugement.

Laurent

Agression et plainte en 1996, à l’âge de 17 ans

Laurent fait de l’autostop avec sa sœur lorsque Pépin les embarque. Ils vont porter sa sœur à la maison, tandis que Laurent reste avec Pépin pour consommer de la bière. Dans une halte routière à Sainte-Madeleine, ils s’arrêtent pour uriner. Pépin agrippe le pénis de Laurent pour lui faire une fellation, mais l’adolescent lui assène des coups et se sauve.

Martin

Agression et plainte en 2001, à l’âge de 21 ans

Martin est toxicomane lorsqu’il rencontre Pépin. Ce dernier lui offre de la cocaïne et lui trouve un logis dans le même immeuble que lui. À plusieurs reprises pendant trois mois, Martin perd connaissance. Il se souvient avoir reçu des fellations de Pépin. Le juge a conclu que Pépin lui avait administré une substance pour lui faire perdre connaissance. «L’accusé a profité de la vulnérabilité de [Martin] afin d’obtenir des relations sexuelles [...] Il dépendait totalement de lui pour l’hébergement, la drogue et l’alcool», conclut le juge. Selon le jugement, Martin n’aurait pas déposé de plainte à la police avant 2013. Sa requête avance toutefois que Martin a bel et bien déposé une plainte en 2001.

 

*Tous les noms de victimes sont fictifs, car une ordonnance de non-publication est toujours en vigueur concernant leur identité.
Source: jugement du 19 mai 2015 et poursuites civiles déposées en mars et avril 2016.

 

Quelques-unes de ses autres victimes:

  • Un jeune de 12 ou 13 ans agressé en 1997. Contrairement aux autres, la plainte de ce garçon mènera à une condamnation de 23 mois de prison pour Pépin.
  • Un jeune de 16 ans agressé en 2000, mais qui n’a porté plainte qu’en 2011.
  • Un jeune de 17 ou 18 ans en 2000 ou 2001. Pépin a été reconnu coupable d’avoir obtenu des services sexuels d’un adolescent moyennant rétribution.

 

Poursuite de près de 2 millions $

 

Itinérance, dépression, rechute dans la drogue: la vie de trois victimes ignorées par la police a été si bouleversée qu’ils poursuivent maintenant la Ville de Sorel-Tracy pour 1,75 million de dollars.

«Carl* vit beaucoup de culpabilité de ne pas avoir insisté davantage pour que des accusations soient portées contre André Pépin en 1994», indique l’une des deux requêtes déposées hier.

La Ville de Sorel-Tracy serait responsable des agissements des agents qui travaillaient pour ses corps de police municipaux aujourd’hui abolis, selon la poursuite.

Deux victimes, Carl et Martin, demandent donc 500 000 $ chacun.

Au moment de dénoncer Pépin, Martin se serait même fait dire par un policier que son identité ne pourrait être protégée et que sa photo se retrouverait dans tous les journaux.

Après avoir tenté en vain de dénoncer Pépin, ils ont tous deux vécu des périodes d’itinérance, indique la poursuite. Ils sont devenus homophobes, se sont mis à craindre les hommes.

Carl s’armait d’un couteau en tout temps et ne pouvait dormir sans que la porte de sa chambre soit verrouillée.

Une parole contre l’autre

Quant à la victime Olivier*, il demande 750 000 $ à la Ville, solidairement avec Gérard Bouchard, le policier qui aurait pris sa plainte sans y donner suite, révèle sa poursuite déposée le 16 mars dernier.

Ce policier, aujourd’hui à la retraite, aurait en effet expliqué à Olivier qu’aucune accusation ne serait portée contre Pépin, car cela reposait sur «sa parole contre la sienne», selon la requête.

Sentant qu’on niait les agressions subies, l’adolescent «a abandonné son rêve de devenir policier», en plus de s’enfoncer dans l’alcool et les drogues dures pour oublier sa souffrance, indique la poursuite.

Traumatisme réactivé

Après plusieurs années d’instabilité, les trois victimes ont fini par retrouver un certain équilibre dans leur vie dans les années 2000. Carl est devenu intervenant auprès des jeunes. Olivier a fondé une famille. Martin a occupé un emploi «épanouissant».

Dans tous les cas, ce bel équilibre s’est écroulé en 2013 lorsque la SQ les a recontactés pour reprendre leur plainte. Les trois ont rechuté dans l’alcool et les drogues. Le traumatisme qu’ils croyaient avoir surmonté venait d’être réactivé, relate-t-on dans les poursuites.

Accablé par la dépression et les idées suicidaires, Carl est devenu incapable de travailler à temps plein. Hanté par les cauchemars et le stress post-traumatique, Olivier a vu sa relation avec sa conjointe se détériorer et sa famille se briser, indique-t-on.

Ni la Ville de Sorel-Tracy, ni l’ancien policier Gérard Bouchard, ni la Sûreté du Québec n’ont voulu commenter le dossier.