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Violence extrême à l’école

De plus en plus d’enseignants sont frappés et insultés par leurs élèves partout au Québec

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Un enfant de quatre ans qui lance des chaises sur son enseignant avant de le mordre à plusieurs reprises. Une élève qui assène une vingtaine de coups de poing et de pied à son prof. Un jeune qui poignarde son enseignante avec un crayon de plomb.

Ce ne sont là que quelques-uns des 2300 cas d’agression physique ou de violence psychologique d’élèves à l’endroit d’enseignants qui ont été répertoriés dans les écoles du Québec depuis trois ans.

C’est la première fois que ces rapports sont obtenus par un média. Leur contenu donne froid dans le dos: des enseignants tant au primaire qu’au secondaire se plaignent régulièrement à leur commission scolaire d’être mordus, griffés, étranglés ou frappés par des élèves.

Omerta à l’école

Sur les 72 commissions scolaires à qui Le Journal a demandé les rapports d’incidents de violence, de 2012 à 2015, 48 nous ont répondu. Une douzaine d’autres commissions scolaires ont refusé de nous dévoiler leurs chiffres pour différentes raisons.

Des statistiques qui font dire aux syndicats d’enseignement que la réalité est encore «pire» dans les écoles et les cas, beaucoup plus nombreux. «On le constate sur le terrain. Il y a vraiment une hausse du nombre de cas de violence verbale et physique, mais aussi une aggravation des cas. Les enseignants nous disent que les agressions sont de plus en plus violentes», affirme Sylvain Mallette, président de la Fédération autonome de l’enseignement (FAE).

Ce dernier dénonce par ailleurs la loi du silence qui existe dans bien des écoles quant à la violence subie par les enseignants. «Dans certains établissements, on cache ça pour ne pas avoir mauvaise presse», dit-il.

«Nous avons recensé 276 cas en 2014-2015 à la Commission scolaire de Montréal et nous jugeons que ces chiffres sont conservateurs. Nous sommes persuadés qu’il y a beaucoup plus de cas que ça», croit aussi la présidente de l’Alliance des professeurs de Montréal, Catherine Renaud.

À la dérive

Avec 323 cas en 2013, les enseignants occupent le troisième rang des professions où l’on retrouve le plus de lésions professionnelles en lien avec la violence, selon les chiffres fournis par la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail.

L’intégration des élèves ayant des problèmes de comportement dans les classes régulières, les ratios enseignant/élève élevés et le manque de ressources en lien avec les coupes budgétaires sont autant de facteurs qui peuvent amplifier cette problématique, croit Gérald Boutin, professeur au Département d'éducation et formation spécialisées de l’UQAM.

«On observe une dérive depuis quelques années et on abandonne nos enseignants à leur sort», dénonce-t-il.

 

Elle regrette d’avoir choisi l’enseignement

Sylvie Pelletier trouve son métier si difficile, en raison de la violence, qu’elle regrette parfois d’avoir choisi l’enseignement comme carrière.
Photo Le Journal de Montréal, Chantal Poirier
Sylvie Pelletier trouve son métier si difficile, en raison de la violence, qu’elle regrette parfois d’avoir choisi l’enseignement comme carrière.

«Honnêtement, avoir su, je n’aurais pas choisi l’enseignement comme carrière», affirme Sylvie Pelletier, une enseignante en arts plastiques.

Celle qui a plus de 33 ans d’expérience affirme avoir subi beaucoup de harcèlement psychologique en classe au fil des ans.

«Fermer la porte de la classe en pleurant, ça m’est arrivé souvent. L’enseignement, ça tue à petit feu», a-t-elle confié au Journal.

Âgée de 59 ans, Sylvie Pelletier est présentement en congé de maladie pour une durée indéterminée. L’automne dernier, après avoir rabroué une élève impolie, elle a «perdu le contrôle» de sa classe.

«J’ai perdu les pédales. Tous les élèves se sont mis à crier après moi et c’était impossible de les faire taire. Ils tapaient sur leur bureau. J’ai entendu des grossièretés. Après un certain moment, j’ai eu une boule dans la gorge. Je me suis mise à pleurer.»

Au bout du rouleau

La journée même, Mme Pelletier quittait son école. Elle ne sait toujours pas quand elle y remettra les pieds. Mais chose certaine, ce ne sera pas pour longtemps: l’enseignante compte prendre sa retraite le plus tôt possible.

Au fil des ans, elle s’est fait traiter de «chienne», de «maudite vache». Elle a été «engueulée» par des élèves qui détestaient les arts plastiques, à «deux pouces de la face».

«Les enfants ont changé. Quand j’ai commencé ce métier, on recensait peut-être un ou deux élèves par niveau qui étaient connus pour leurs frasques. Aujourd’hui, c’est la norme», lance celle qui œuvre depuis le début de sa carrière dans des écoles de Montréal.

«C’est pire depuis quelques années. On a des classes plus grosses, avec plus d’élèves qui ont des problèmes de comportement. On est plus à risque. Et les enseignants des matières spécialisées n’ont pas accès à autant de ressources – comme des intervenants – que dans d’autres matières comme le français ou les mathématiques.»

Un problème ignoré

Sylvie Pelletier n’a qu’un souhait: qu’on commence «enfin» à parler de l’intimidation subie par les enseignants au lieu de s’attarder exclusivement à celle qui touche les élèves.

«Ça peut être un très beau métier, l’enseignement. Mais ça me choque de voir autant de jeunes profs se brûler alors qu’ils veulent juste aider les élèves.»

 

Plusieurs cas de violence

Voici des extraits de comptes rendus d’agressions rapportées par des enseignants à leur commission scolaire.

«Un élève l’aurait surveillé pendant un mois, puis aurait abattu son chien.»

«Planté crayon à mine dans l’avant-bras gauche au sang (peau transpercée) et coup dans le haut du ventre (souffle coupé).»

«J’étais en train de surveiller un élève, lorsqu’un autre m’a sauté dessus et m’a frappé.»

«Lors d’une crise d’un élève, il prend mon pouce et le renverse vers l’extérieur.»

«Un élève m’a lancé un sac dans le visage (œil).»

«Coup de bâton au-dessus de l’œil gauche (coupure).»

«J’étais au pupitre d’une élève. Je répondais à une question quand j’ai senti une douleur à la tête du côté droit. On m’avait lancé quelque chose très fort. (Ecchymose).»

« M’a fait des “finger” et m’a donné plusieurs coups de pied sur les jambes. A voulu me mordre.»

«A menacé de lancer un couteau à la tête d’un enseignant, 2e année.»

«A reçu gifle au visage par élève.»

«A reçu coup de poing au visage par un élève lors d’une intervention. Nez bleu et enflé.»

«J’ai demandé à l’élève d’enlever le tube entre ses jambes. Il m’a alors pris au cou à 2 reprises.»

«L’élève m’a donné un coup de pied sur la bouche.»

«Mordue à l’épaule, tirée par les cheveux et les oreilles.»

«S’est fait lancer un soulier sur le nez.»

«Reçoit un dessin de menaces de mort.»

«En bloquant le passage dans le corridor à un élève qui se sauvait de la cafétéria, celui-ci m’a donné un coup de pied dans les parties génitales.»

 

Témoignages troublants des profs

Les témoignages des profs sont contenus dans des rapports d’incidents comme celui-ci, dont Le Journal a obtenu copie.
Photo courtoisie
Les témoignages des profs sont contenus dans des rapports d’incidents comme celui-ci, dont Le Journal a obtenu copie.

Les rapports d’incident rédigés par les enseignants victimes de violence de la part d’élèves donnent des frissons

 


« Tu vas mourir »

«X parle et dérange [...] Je l’informe qu’elle doit se calmer, sinon elle ira dans l’isoloir cinq minutes, car elle dérange le reste du groupe. [...] Je m’approche d’elle et elle me donne un coup sur le bord de la tête, à droite [...] Elle étire ses jambes de l’autre côté pour me donner des coups de pied. Elle me donne un coup de talon sur mon pied gauche et atteint mon gros orteil gauche. C’est douloureux. Elle me fait un doigt d’honneur et mime de me trancher la gorge. Elle me dit: «Je t’écrase la tête, tu vas mourir» [...] Elle me dit que je suis une hostie de conne de marde.»

(Commission scolaire de la Vallée-des-Tisserands, Beauharnois, décembre 2015)

 


Incapable de maîtriser un élève de 2e année

«J’ai dû reprendre un élève de 2e année. Il s’est fâché et a commencé à me donner des coups de pied dans les jambes, il m’enfonçait les ongles dans la peau des avant-bras et me griffait. J’ai plusieurs égratignures. Il sacrait et m’injuriait. J’ai dû le prendre dans mes bras pour le maîtriser et l’amener au secrétariat.»

(Commission scolaire Harricana, Abitibi-Témiscamingue, 2013)

 


Mordu en dehors de l’école

«En allant à la Polyvalente à pied pour un spectacle de danse, une élève m’a mordue sur la main gauche et au poignet gauche.»

(Commission scolaire du Pays-des-Bleuets, Lac-Saint-Jean, 2014)

 


Coups de poing dans le ventre

«Élève en crise. Elle m’a donné 2 coups de poing dans le ventre et elle m’a violemment frappé dans le bas du dos. Maux de ventre quelques minutes après. Mal de dos plusieurs heures après.»

(Commission scolaire de Charlevoix)

 


Menacé avec un crayon

«Ce matin, X était dangereux et agité dans la classe et dans la cour. Il a menacé un enseignant de le blesser avec un crayon aiguisé. Il donnait des coups de pied, tenait des propos offensants et refusait d’écouter les adultes.»

(Commission scolaire anglophone Central Québec, territoire: le centre et le Nord-du-Québec, 2014)

 


« Salope »

«Pendant l’accompagnement d’élèves à l’autobus scolaire, un jeune tente de se sauver vers le service de garde. «Il me donne un premier coup de pied au genou droit, en maugréant et en me traitant de tous les noms de «christ de conne, de salope» et j’en passe. Lorsque nous sommes sortis à l’extérieur, je continue à l’accompagner. Il décide de me donner trois autres coups de pied sur le même genou (droit) en me menaçant de m’en donner d’autres. Je réussis tout de même à l’amener dans le minibus.»

(Commission scolaire Sorel-Tracy)

 


Il ne veut pas faire son travail

«L’enfant se fâche, car il ne veut pas faire son travail. Il lance des objets et commence à frapper des camarades. Lorsque j’interviens, il me donne un coup à la cheville. Lorsque je tente de l’immobiliser, il m’égratigne (au sang), me frappe et tente de me mordre. Égratignure à la main et aux doigts. Coups à la jambe.»

(Commission scolaire de la Pointe-de-l’Île, Montréal, 2013)

 


Il baisse son pantalon

«X a baissé son pantalon, craché par terre. Ensuite, il a lancé tout ce qui lui tombait sous la main (cartables, feuilles), a donné un coup de pied dans la poubelle et a déplacé dangereusement un bureau. Alors, je l’ai tenu par derrière, et dans sa colère, il m’a donné un coup de poing au ventre.»

(Commission scolaire de la Pointe-de-l’Île, Montréal, 2014)

 


En colère pour un manteau

«La fermeture éclair du manteau d’un élève était coincée dans le bas. En voulant l’aider en passant le manteau comme un chandail, le manteau a glissé jusqu’à ses pieds. En me penchant pour ramasser le manteau, il m’a donné un coup de genou sur la lèvre inférieure parce qu’il refusait de collaborer.»

(Commission scolaire Harricana, Abitibi-Témiscamingue, 2015)

 


« Je vais te tuer »

«X insulte un élève, elle dérange, parle, donne des coups sur les murs depuis 20 minutes. Je l’ai avertie plusieurs fois. Je l’amène donc dans l’isoloir. Paroles dites entre 11 h 30 et 12 h 10: «Va chier, t’es une chienne, je vais te tuer, je vais te péter la face, hostie que t’es conne, j’ai envie que tu meures, va chier, putain de merde, fuck, manger le cul, hostie de niaiseuse, hostie de folle, tu vas mourir aujourd’hui.»

(Commission scolaire de la Vallée-des-Tisserands, Beauharnois, novembre 2015)

 


Asphalte sur la tête

«A reçu un morceau d’asphalte sur la tête. Ce morceau d’asphalte a été lancé par un jeune. A eu des étourdissements suite à l’événement, vue embrouillée.»

(Commission scolaire du Pays-des-Bleuets, Lac-Saint-Jean, 2015)

 


Rouée de coups

«En train d’attacher les pantalons de l’élève. J’étais donc penchée vers l’élève (nombril). Après voir réussi à attacher les pantalons, il m’a frappé d’un coup de poing droit, sur la joue gauche. Acculée au mur, il a poursuivi de plusieurs tapes au visage, au bras et aux épaules.»

(Commission scolaire Rouyn-Noranda, 2013)

 


20 coups de pied et de poing

«X a poussé, donné des coups de poing et donné un coup de pied à un autre élève. Lors de l’intervention, l’enseignante a tenté de le raisonner, jusqu’à ce qu’il refuse et la retienne physiquement. X s’est débattu et a frappé l’enseignante d’environ 20 coups de pied et coups de poing.»

(Commission scolaire de Saint-Hyacinthe)

 


Une rumeur qui fait mal

«Je dînais en classe avec un élève. Mon autre élève a fait un geste de va-et-vient avec son bassin (allusion sexuelle) alors que je ne regardais pas. Ensuite, à l’heure du dîner, il a porté de fausses allégations à mon endroit (que j’aurais eu des contacts sexuels avec l’élève pendant le dîner). Il a aussi propagé la rumeur que je donnais des pilules à mon chien pour faire l’amour avec lui.»

(Commission scolaire de la Pointe-de-l’Île, Montréal, 2014)

 


Complètement désorganisé

«L’élève devait faire ses corrections. Il lance le cahier à la poubelle. [...] Il se désorganise. On demande les surveillants. Le groupe sort. Un intervenant arrive. On tente de communiquer avec X. Un bureau nous sépare de lui. Il met de la colle partout. Il bondit sur moi et plante sa colle dans mon cou comme s’il avait un couteau. Je quitte.»

(Commission scolaire de Saint-Hyacinthe)

 


Frappé dans l’œil

«X m’a giflé dans l’œil droit alors que je me relevais après avoir ramassé mes papiers qu’il avait jetés par terre. Conséquence: blessure à l’œil droit.»

(Commission scolaire de la Seigneurie-des-Mille-Îles, territoire: plusieurs villes de la Rive-Nord de Montréal comme Deux-Montagnes et Blainville).

 


Menace de mort en 1re année

«1re année. Ce matin, X était peu coopératif et dérangeait en classe [... ] Il a menacé de tuer les membres du personnel et son propre père.»

(Commission scolaire anglophone Central Québec, territoire: le centre et le Nord du Québec, 2015)

 


Un coup pour un bonhomme sourire

«X est fâché. On doit changer son bonhomme (sourire) dans son agenda (parce qu’il a serré le cou d’une amie). Lorsque je lui enlève son agenda, il me donne un coup de poing sur le dos.»

(Commission scolaire de la Vallée-des-Tisserands, Beauharnois, 2013)

 


Blessé à la mâchoire

«Un étudiant de 6e année m’a attaqué physiquement. Il m’a donné un coup de tête au visage, ce qui a endommagé les os de ma mâchoire. X me frappait et tentait de me mordre. Le côté gauche de mon visage me faisait mal. Je suis allé immédiatement chez le médecin. Ma mâchoire continue de me faire mal. Je peux difficilement l’ouvrir ou manger. Quatre jours d’absence au travail.»

(Commission scolaire anglophone Lester-B.–Pearson, territoire: Sud du Québec, 2013)