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De globe-trotteur à ermite

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Après avoir marché 75 000 kilomètres en 64 pays et rencontré des milliers de personnes, Jean Béliveau a choisi de s’isoler sur une montagne en Estrie. Pour ce globe-trotteur, le retour à la vie normale après une telle épopée a été difficile, tant pour lui que pour son ex-conjointe, qui l’a attendu pendant 11 ans de voyage. Le besoin de solitude les a séparés et M. Béliveau vit maintenant seul en forêt dans un dôme sans eau courante. L’homme de 60 ans qui a parcouru la planète pour vaincre la dépression se sent maintenant mieux seul.

Pourquoi avez-vous choisi de vous isoler au sommet de Scotch Hill, près d’Asbestos?

J’ai traversé six déserts lors de mon voyage autour du monde et je m’y suis toujours senti bien. C’est protecteur pour moi, la solitude. Ici, au sommet de ma colline, le soir sous les étoiles, je suis bien. La vie en société ne me manque pas. Si je ne devais pas aller chercher de la nourriture au village toutes les trois semaines, je ne partirais pas d’ici.

Ce besoin de solitude a-t-il été difficile pour vos proches?

Pour mes deux enfants, ce dôme est un projet de fou qui me ressemble. Par contre, c’est aussi pourquoi Luce [Archambault, ma conjointe] et moi avons pris des chemins différents. Après tout ce temps et le soutien qu’elle m’a offert pendant ma marche à travers le monde de 2000 à 2011, on s’est dit qu’on avait fait notre tour du monde et que notre mission ensemble était finie. Nous étions vraiment différents à mon retour et nous ne rêvions plus aux mêmes choses.

Après un exil de 11 ans, comment s’est passé votre retour au Québec justement?

C’était vraiment tough. Je suis parti pour chasser une dépression et j’en ai retrouvé une autre à mon retour. Il m’a fallu une bonne année et demie pour vraiment revoir le soleil. Luce croyait revoir son marcheur qui s’était adapté à toutes les situations en voyage, mais c’était plus difficile que je ne le croyais de réintégrer la société et de devoir penser au futur.

Est-ce l’appel de la forêt qui vous a aidé à vous en sortir?

J’avais toujours eu ce fantasme de vivre simplement. C’était une belle coïncidence quand un ami m’a parlé de ce bout de terre à vendre en Estrie, où ont grandi mes parents. Je suis donc parti vivre avec ma tente sur la colline en juin dernier après ma rupture. Mes seuls revenus sont les ventes de mes deux livres et les conférences que je donne, alors j’essaie de ne vivre qu’avec 10 $ par jour.

Comment avez-vous construit le dôme?

Je m’étais donné un budget de 20 000 $. Le bois vient de la forêt elle-même, j’ai loué un moulin à scie pour le couper en planches. Un ingénieur m’a fait un prix d’ami pour les plans, même chose pour les fixations de métal aux extrémités des triangles (voir photos). J’ai eu beaucoup d’aide bénévole pour la construction. Ça pressait d’ailleurs, car nous avons réussi à fermer le dôme en décembre. Une chance que l’automne a été plus chaud que d’habitude. Je dormais à l’intérieur, mais encore dans ma tente pour me réchauffer et peu à peu j’ai commencé à isoler le dôme avec de la laine minérale.

Avez-vous eu envie d’abandonner et de revenir à Montréal?

Parfois, quand il faisait 4 ou 5 °C à mon réveil dans le dôme, je me demandais dans quoi je m’étais embarqué [rires]. Je n’avais qu’un poêle pour me chauffer, mais je voulais vivre mon premier hiver ici, c’était déterminant pour moi. Un ami m’avait donné une clé d’un petit appartement, en me disant d’y aller si j’avais froid, mais j’ai toujours résisté.

D’où vient l’idée du dôme?

Au départ, mon objectif était d’avoir une mini-maison, mais les règlements municipaux demandent un certain nombre de pieds carrés, ce qui était impossible. Je me suis inspiré des peuples qui m’ont reçu dans mon voyage. Partout, les Premières Nations vivent beaucoup dans des structures rondes, comme les tipis et les iglous. C’est en dehors des normes, des boîtes carrées dans lesquelles nous vivons habituellement, j’ai un grand espace ouvert, sans divisions.

Sans aucune division, comment faites-vous pour aller aux toilettes?

J’ai un rideau! Je ne voulais pas de fosses septiques polluantes et de camions qui viennent pour la vider. J’ai une toilette à litière avec du bran de scie, ça fonctionne très bien et ça ne sent pas, je vous assure [rires]. Je gère mes propres déchets avec une boîte à compost.

Vous n’avez pas l’eau courante non plus?

Je ne voulais pas creuser de puits. J’ai une source et je vais chercher mon eau à pied avec mes chaudières à quelques centaines de mètres. Je le fais au même titre qu’un milliard de personnes ailleurs dans le monde qui doivent faire pareil dans de bien pires conditions.

Comment faites-vous pour vous laver?

Je vais chez des amis prendre une douche, avec un camion pick-up qui m’est prêté, c’est la même chose pour laver mes vêtements. Mais parfois, je peux rester deux semaines sans me laver et c’est correct. Je suis seul avec moi-même et je l’accepte. Je veux par contre installer un bain, à la manière des bains hammam en Turquie, un endroit où on se lave assis avec des chaudières.

Avez-vous au moins l’électricité?

J’ai deux panneaux solaires pour faire fonctionner un petit réfrigérateur, mais c’est tout. Je n’ai pas la télévision, j’écoute seulement une petite radio à batterie. Ça ne me prend pas grand-chose après avoir fait le tour du monde. Pour cuisiner, j’ai un poêle de masse qui fonctionne au bois. Le tuyau d’échappement du poêle se tortille comme un intestin pour dégager de la chaleur avant de laisser s’échapper la fumée à l’extérieur. Je l’ai recouvert de roches et de pièces de béton pour que cela devienne comme un divan chauffé.

Le soir, je m’assois dessus, c’est chaud, je vois la lune, les étoiles, pas de télé et maudit que je suis bien!

Vous vivez complètement seul, ça vous permet de faire des folies?

[Rires] Tu veux entrer dans mon intimité! C’est vrai que complètement seul, on peut se permettre de crier sans que personne ne nous entende. Le bien et le mal n’existent pas non plus lorsqu’on est juste avec soi-même. Puis, je parle aux animaux qui passent, comme les chevreuils ou les écureuils, je leur dis «qu’est-ce que tu fais ici?» car ce sont mes amis finalement.

Vous devez quand même recevoir de la visite?

Même si j’aime la solitude, l’humain aura toujours besoin d’humains. Plusieurs amis viennent me rendre visite et je réalise que mon dôme est propice aux confidences. Ici, les gens s’ouvrent davantage, on parle de l’existentiel. Dans ma traversée du monde, j’ai été reçu par 1600 familles, de très riches à très pauvres, et je sais maintenant que seul le mot «bienvenu» est nécessaire. Lorsqu’on reçoit beaucoup d’amour, il faut en redonner. Je verrai ce que je ferai avec le dôme par exemple, peut-être le louer à ceux qui veulent expérimenter avec ce mode de vie.

Vous ne pensez pas y rester?

C’est certain que parfois ça me démange de repartir. Il y a des trous dans ma carte du monde, des endroits où je n’ai pas pu marcher. Même si je suis devenu un ermite, le nomade est toujours en moi et, parfois, le large m’appelle.

Vous avez toutefois comblé un de ces «trous» en vous rendant en Colombie. Était-ce un voyage difficile?

C’est le voyage que je suis parti faire pour réfléchir sur ma relation avec mon ex-conjointe. Je suis parti trois mois en décembre 2014 pour traverser ce pays, qui était une zone trop dangereuse en 2001, pendant mon tour du monde, en raison des conflits entre les cartels de drogue. Je suis parti de Panama City et j’ai marché jusqu’en Équateur.

Vous avez traversé la jungle à pied?

L’une des plus difficiles, je suis peut-être le seul Canadien à avoir traversé la jungle appelée le Bouchon du Darién. C’est une zone dense, sans infrastructure. J’ai le privilège d’avoir eu la permission du service national de frontière, car c’est une zone interdite. Mais ce n’était pas un cadeau, tu vis avec tes rations, je me suis perdu quelques fois et j’ai vécu chez les indigènes.

Avez-vous toujours des échos de votre marche autour du monde?

J’ai gardé contact avec des gens que j’ai rencontrés. On s’écrit. Surtout, ce sont des gens qui ont le même désir de marcher qui me contactent pour des conseils. D’un peu partout, de l’Angleterre ou du Brésil tout récemment. Un homme là-bas dans une communauté de frères, il veut tout lâcher et faire un pèlerinage.

 

Son ex-conjointe ne regrette rien du tout

Luce Archambault a tenu à jour un site internet pendant les 11 ans de marche de son conjoint, en plus de gérer sa logistique et ses besoins financiers. Maintenant qu’ils sont séparés, elle profite de sa retraite et pense d’abord à elle-même.
Photo Le Journal de Montréal, Pierre-Paul Poulin
Luce Archambault a tenu à jour un site internet pendant les 11 ans de marche de son conjoint, en plus de gérer sa logistique et ses besoins financiers. Maintenant qu’ils sont séparés, elle profite de sa retraite et pense d’abord à elle-même.

L’ex-conjointe de Jean Béliveau ne regrette pas d’avoir consacré 11 ans de sa vie pour l’aider à traverser la planète à pied, même s’ils se sont finalement séparés une fois réunis.

«J’en avais assez», dit Luce Archambault, lorsque son conjoint lui a parlé de partir une nouvelle fois.

En effet, Jean Béliveau a choisi de marcher la Colombie en décembre 2014. Il n’avait pas pu traverser ce pays pendant sa marche en 2001.

«J’ai aimé travailler des semaines de 40 heures pour l’appuyer quand il faisait sa marche de 2000 à 2011 pour gérer toute la logistique, mais, là, j’étais tannée», raconte Mme Archambault.

À son retour de voyage de trois mois le printemps dernier, ils ont pris la décision de se laisser.

Même s’ils ont pris des chemins séparés, la femme de 71 ans ne regrette rien de ces années passées à l’appuyer à distance.

Cette technicienne en administration à la retraite mettait notamment toujours de l’argent de ses poches de côté pour son conjoint, en cas de problème.

Très proches

«C’est comme si je l’ai fait autant que lui, la marche», raconte celle qui était responsable de garder à jour le site web relatant cette épopée.

Luce Archambault ajoute que les gens lui parlent d’endroits où elle n’a jamais mis les pieds, mais qu’elle connaît quand même comme le fond de sa poche.

«J’ai vu ses photos, lu ses écrits, c’est comme si j’étais là avec lui. C’est difficile à expliquer, mais on se sentait très proches pendant ces 11 ans», dit-elle.

Pourtant, elle ne voyait son conjoint qu’une fois par année, quand elle allait à sa rencontre là où il était alors rendu.

Ainsi, elle l’a vu à 11 reprises pendant ces 11 années, en Équateur, en Égypte et en Australie, entre autres.

«Je partais avec deux grosses valises remplies de nouveaux vêtements et de chaussures pour lui», se souvient-elle.

Pendant cette grande épopée, elle s’est souvent sentie comme la Pénélope de son Ulysse.

Retour difficile

Par contre, autant pour Jean Béliveau que pour elle, le retour à une vie normale après tant d’années n’a pas été facile.

«Il avait changé à son retour, il s’affirmait extrêmement plus», ajoute Mme Archambault. De plus, dit-elle, ils rêvaient de projets différents.

«Je voulais prendre du temps pour moi, vivre ma vie, après avoir vécu la sienne pendant 11 ans», poursuit-elle. Même s’il ne l’empêchait pas de faire ce qu’elle voulait, ce n’était pas pareil.

Si Jean Béliveau s’est exilé au sommet d’une montagne de l’Estrie, Luce Archambault a simplement déménagé dans un appartement près du Stade olympique.

«Je fais du tai-chi, de la méditation, je fais de longues marches au Jardin botanique», dit-elle à propos de ses temps libres.