/opinion/columnists
Navigation

Les troubles alimentaires explosent chez les hommes

Passionné 
d’olympisme, 
Marc-Élie 
Mansour a passé les Jeux de Sotchi entre la honte et le désespoir à 
manger dans 
son lit.
photo Chantal Poirier Passionné d’olympisme, Marc-Élie Mansour a passé les Jeux de Sotchi entre la honte et le désespoir à manger dans son lit.

Coup d'oeil sur cet article

Quand la ministre Christine St-Pierre a signé, en 2009, la Charte québécoise pour une image corporelle saine et diversifiée, une réponse féministe aux images irréalistes de femmes dans les médias, j’ai levé la main: «Et les garçons, eux, ne sont-ils pas aussi confrontés aussi à des images irréalistes d’hommes affichant leur six-pack?» Pour chaque brindille à la Gwyneth Paltrow, il y a toujours un The Rock.

On s’est un peu foutu de moi. Les hommes? C’est quoi ça?

J’ai dû faire un détour par la Clinique St-Amour, qui a pignon sur rue à Québec depuis 22 ans, pour dénicher la perle rare: un homme qui n’a pas peur de raconter son combat avec la nourriture et d’être pris en photo.

Répandu et peu connu

Jamais je n’aurais pu imaginer qu’il y a trois ans, le beau jeune homme de 23 ans assis devant moi se gavait de nourriture jusqu’à ce que son corps hurle «assez!» de douleur. Il l’ignorait à l’époque, mais Marc-Élie Mansour souffrait d’hyperphagie boulimique, un trouble alimentaire mal connu par les médecins.

«Il y a une explosion de cas chez les hommes depuis cinq ans», dit Nathalie St-Amour, fondatrice de la clinique qui porte son nom. «On estime qu’un tiers des personnes obèses font de l’hyperphagie boulimique. Entre 25 % et 49 % des gens qui consultent en chirurgie baria­trique en souffrent.»

Marc-Élie est né à Montréal de parents libanais chrétiens qu’il adore. «Mon père est comptable et ma mère éducatrice en CPE. Je n’ai jamais manqué d’amour.» Il est en deuxième année en éducation physique à l’Université de Montréal. Quand il déroule la liste de ses passions, il pourrait aussi bien devenir journaliste, cinéaste, comédien, humoriste, explorateur, artiste visuel que prof. Il mord dans la vie.

«Je n’étais pas obèse, mais je me faisais traiter de gros à l’école».

Il aurait aussi pu finir par ne mordre que dans des pâtisseries ou des hamburgers, ses aliments préférés, jusqu’à ce qu’il en meure.

Une vieille histoire

«Au primaire, j’avais du surpoids. Je n’étais pas obèse, mais je me faisais traiter de gros à l’école. J’étais le dernier à être choisi pour l’équipe de ballon chasseur. À cet âge, on croit que gros égale poche.»

«L’étiquette m’a suivi au secondaire et là, c’était plus méchant, il y avait une intention de blesser. En plus, j’avais les dents croches et je ne m’habillais pas à la mode. On me disait «t’es laid, t’as des dents de castor».

Comme tous les ados, Marc-Élie, qui se dit 100 % Québécois – «je ne parle même pas l’arabe» – cherchait sa place au soleil. À 15 ans, il s’est concocté un programme alimentaire, accompagné de longues heures d’entraînement pour perdre du poids. À force d’efforts, il s’est débarrassé de 30 lb. «En secondaire V, j’étais en top condition physique. Les gens changeaient d’opinion à mon sujet.» Le bonheur, quoi!

Pas si vite. Le yoyo s’est installé: perte de poids, reprise, perte, reprise... Au cégep, tel un ver dans la pomme, l’obsession du «six-pack» s’est insinuée dans son esprit.

«Mon emploi du temps était très chargé et je ne mangeais pas assez. Je m’entraînais six à neuf fois par semaine. J’avais coupé gras et sucre – or, je suis une bibitte à sucre. Et puis, un jour, j’ai eu ma première crise de compulsion alimentaire.»

On ne parle pas ici de finir un gros sac de chips. Marc-Élie a dévoré en une heure le contenu du garde-manger. Il a perdu tout contrôle, au point d’avoir mal. «Je pensais que mon ventre allait se fendre.»

Folie et détresse

Un cycle infernal de privations et de débauche alimentaire s’est installé. «Je mangeais en cachette. Au début, c’était une fois par semaine, plus tard trois fois par semaine.» Entre ces épisodes, il cherchait à maigrir de manière folle. En février 2014, j’ai perdu 21 lb en 21 jours, que j’ai reprises avec un boni de 5 lb.»

«Quand je succombais, je me disais que c’était la dernière fois. Je n’allais plus à l’université, je n’avais plus d’amis.» Quand Marc-Élie raconte sa compulsion et sa quête d’un corps parfait, la souffrance se pose quelques instants sur son visage, le temps d’un regard.

Il adore voyager plus que tout. Son voyage en Islande, le dernier avant de reprendre le contrôle de sa vie (il a passé la semaine à s’acheter de la nourriture dans les dépanneurs islandais), a laissé des marques, dont un tatouage en islandais sur son mollet: «Rêve d’une meilleure vie ou réveille-toi et travaille pour l’obtenir.» «Pendant que nous roulions en autobus, je rêvais que j’étais heureux.»

À son retour, il est allé frapper à la porte de la clinique St-Amour et c’est par Skype qu’il a fait sa thérapie. Tout ne s’est pas réglé en quelques jours, il y a eu des rechutes, mais le nombre de crises a diminué, jusqu’à disparaître.

«Un jour, dans le métro, j’ai eu un éclair: tu es passé à travers, ta vie ne tournera plus autour de ça.»

«Aujourd’hui, je mange bien, je ne me prive jamais. Je m’entraîne normalement. Cet été, je vais faire le défi Pierre-Lavoie.» L’Asie aussi l’appelle.

«Ce trouble alimentaire qui m’a habité, aujourd’hui, c’est comme une vieille image en noir et blanc dans ma tête.»

L’autre trouble au masculin : la bigorexie

Les jeunes hommes que je vois «pousser de la fonte» en costume cravate le samedi soir au gym, question d’être encore plus musclés pour sortir, souffrent peut-être de bigorexie.

La bigorexie, ou dysmorphie musculaire, c’est comme l’anorexie à l’envers, explique Nathalie St-Amour. Les gars ne se voient pas trop gros, mais pas assez gros.» Ils deviennent accros à l’entraînement. Leurs muscles gonflent, mais ils ne les voient pas. Certains prennent des stéroïdes anabolisants pour atteindre un but qui se défile sans cesse. La science considère la bigorexie comme une pathologie.