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D’immigrant fauché à millionnaire

Le fils de fermier parlait à peine l’anglais lorsqu’il est débarqué à Montréal avec presque rien en poche

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«Dans le fin fond de mon esprit, j’ai toujours su que je finirais par me lancer en affaires», dit l’homme de 60 ans.

Il y a quatre décennies, personne n’aurait toutefois pu se douter qu’il connaîtrait un tel succès et qu’un atrium porterait son nom à l’Université Concordia. Sa femme et lui ont en effet donné un million de dollars à l’établissement lundi dernier.

Un énorme contraste avec les 7 $ qu’il avait dans les poches lorsqu’il a quitté l'Inde dans un avion à destination de Montréal en 1972, alors qu’il n’était âgé que de 17 ans.

Première bière dans l’avion

Il se souvient du montant avec précision, parce que c’était tout ce que ses parents pouvaient se permettre de lui donner. «Dans l’avion, je me suis acheté une bière pour la première fois. J’avais donc encore moins d’argent quand j’ai atterri», raconte-t-il en riant.

Fils de deux fermiers qui ne s’étaient pas rendus au-delà de l’école primaire, Hardeep Grewal souhaitait obtenir une meilleure éducation que celle qui lui était accessible en Inde.

«Mes parents m’ont toujours dit: “Tu peux perdre ton emploi, ton argent. Mais tu ne peux jamais perdre ton éducation”», se souvient-il.

À son arrivée, il ne parlait pas un mot de français et à peine anglais.

Heureusement, il venait rejoindre son frère, âgé de quatre ans de plus que lui, qui habitait déjà chez un oncle dans l’ouest de l’île. C’est donc là qu’a commencé sa vie de Montréalais. Il se souvient que, malgré ses origines modestes, il avait été étonné de voir que son oncle n’était que locataire de sa maison, et non propriétaire. «À qui appartient cette maison? Pourquoi ne pouvons-nous pas l’acheter?» se demandait-il.

«Il était très ambitieux», se souvient son ami Johnny Kok, qui l’a connu peu de temps après son arrivée à Montréal. «Il répétait tout le temps que nous devrions partir notre propre entreprise.» Les frères Grewal s’intéressaient d’ailleurs aux buanderies, dépanneurs et autres petits commerces, cherchant déjà les occasions d’affaires.

Hardeep Grewal n’était pourtant qu’un adolescent en pleine adaptation. Lors de son premier jour à l’école secondaire anglophone John Grant de Lachine, il est arrivé vêtu d’un complet et d’une cravate, alors que les autres élèves étaient tous en jeans. «J’avais l’air d’un professeur», se rappelle celui qui n’a pas tardé à remiser son costume trop chic.

D’une certaine façon, il admet avoir dû «contourner» le secondaire. Car même s’il réussissait dans les autres matières, il n’a jamais pu obtenir son diplôme, ayant échoué au cours d’anglais. Cela ne l’a pas empêché d’être accepté au Collège Dawson à l’âge de 19 ans, puis à l’université pour obtenir l’éducation qu’il convoitait tant.

Taxi-comptable

C’est à cette époque que lui et son frère ont obtenu leur permis pour conduire un taxi. Leur oncle ayant déménagé en Ontario, les deux jeunes hommes devaient subvenir à leurs propres besoins et payer le loyer de leur appartement dans un sous-sol à LaSalle.

«Parfois, on faisait des 24 heures en ligne. On rencontrait beaucoup de gens. Mais je savais que je ne ferais pas ça toute ma vie», dit-il.

Il a commencé des études à l’Université McGill, mais c’est finalement l’Université Concordia qui offrait la flexibilité nécessaire pour concilier études et travail à temps plein.

«Je croyais qu’il allait devenir comptable», raconte son épouse Patwant, dont la mère habite toujours à LaSalle.

Patwant a toujours su qu’Hardeep Grewal serait un mari responsable et travaillant, mais jamais elle ne s’est doutée qu’il ferait fortune. «Au moment de notre mariage, il était étudiant, alors que je gagnais déjà un bon salaire comme employée de l’Université McGill», rappelle-t-elle.

Presque un accident

L’entrée de Grewal dans le monde de la restauration rapide a presque eu lieu par accident.

Il a délaissé le taxi lorsqu’il a obtenu son baccalauréat en commerce, en 1983. Après un an à travailler à Montréal en comptabilité, un cousin de sa mère lui a offert un bon poste dans une compagnie d’informatique en Californie. Il a sauté sur l’occasion et est parti vivre sous les palmiers en 1984.

Un de ses amis s’est un jour acheté une succursale de la chaîne Subway. C’est en l’assistant dans sa comptabilité que Grewal a vu les chiffres et réalisé le potentiel qui se cachait derrière ce genre d’investissement. Comme sa femme se cherchait une occupation, il lui a proposé de tenter l’aventure et d’acheter une franchise de la bannière en 1989.

«Hardeep n’est pas une personne impulsive. Quand il a décidé de faire le saut, il savait que ça allait être bénéfique», raconte Patwant.

Rapidement, sa femme s’est mise à gagner plus d’argent que lui. «C’était gênant», rigole-t-il. Il a donc laissé son emploi stable et le couple a peu à peu acquis d’autres succursales, jusqu’à en posséder 25 en 2006. Il les a ensuite vendues pour agir à titre de développeur de restaurants Subway, le plus important de la chaîne aux États-Unis et au Canada.

Au comptoir, les jeunes

Le milieu des affaires est rude et il faut apprendre à ne pas se laisser marcher sur les pieds, avoue Patwant.

Mais selon Guy Laframboise, président de Subway Québec, Grewal reste un «gentleman absolu». «Il est très gentil, toujours à l’écoute et généreux. Ce n’est pas le genre à être agressif ou à mettre son poing sur la table», assure M. Laframboise.

La recette du succès de Grewal? L’ambition, le bon jugement, l’intuition. «Et une certaine dose de chance», dit sa femme.

Au sommet de son art, l’homme d’affaires passe peu à peu le flambeau à ses enfants et neveux. Un de ses fils supervise d’ailleurs les opérations de son entreprise dans la région de Washington.

«Il donne beaucoup de responsabilités aux jeunes [...] Mais tous ces jeunes ont commencé par travailler derrière le comptoir», indique M. Laframboise.

«Bien sûr, nos enfants ne sont pas ce que nous étions. Je ne peux m’attendre à ce qu’ils conduisent un taxi. Mais ils font du bon boulot», se réjouit M. Grewal.

Passionné par les affaires

Qu’est-ce que ça fait de quitter ses parents à l’adolescence pour un pays dont on ne parle pas la langue?

C’est très stressant! Je connaissais un peu l’anglais, je connaissais mon alphabet, mais pas assez pour tenir une conversation. Au début, à l’école secondaire, je n’arrivais pas à suivre. J’ai dû changer pour aller dans une école spécialisée en apprentissage des langues à Outremont [...] Pour ce qui est de mes parents, je me suis beaucoup ennuyé d’eux. Dans les années 70, il n’y avait pas de bonne ligne téléphonique pour les joindre en Inde. On s’écrivait des lettres. Ce n’est qu’à la fin des années 1980 qu’ils sont venus habiter avec nous [alors qu'il était dans la trentaine].

Qu’avez-vous appris de cette épreuve?

Dans un tel contexte, il faut apprendre par soi-même à distinguer le bien du mal. L’influence des amis était importante, la drogue circulait. C’était les années disco. Mais je suis toujours resté loin de tout ça. J’ai du respect pour les autorités. Je voulais être «by the book».

L’honnêteté est d’ailleurs une valeur importante pour vous, n’est-ce pas?

Tout à fait. Par exemple, personne n’aime payer ses taxes et impôts. Mais j’ai toujours tenu à tout payer ce que je devais. Quand les banques peuvent voir le détail de ce que vous payez, vous êtes capables d’obtenir du capital, d’obtenir le prêt que vous convoitez. Parce que tout est transparent.

Vous avez déjà dit que c’était une bonne chose que vous ne soyez pas allé à la Trump University (un programme de formation en ligne fondé par le candidat républicain Donald Trump). Pourquoi?

[Rires] C’était une farce [...] Si je n’avais pas eu mon diplôme de Concordia, je ne crois pas que j’aurais pu avoir ma carte verte pour m’établir aux États-Unis [...] J’aimais beaucoup les cours de gestion. Dans un des cours, j’avais fait une étude de cas sur la chaîne de restauration rapide Wendy’s. Je m’étais tellement donné que notre équipe a eu la note A. C’est la première fois que l'idée m'est venue que je pourrais réussir dans le domaine du restaurant-minute. Je voyais qu’il y aurait de plus en plus de chaînes différentes dans le futur.

Vous n’êtes plus propriétaire de restaurants Subway aujourd’hui. Que fait votre compagnie OhCal Foods?

J’ai effectivement vendu mes franchises en 2006 pour acheter OhCal Foods, qui agit comme intermédiaire entre de nombreux franchisés et la maison-mère. Nous supervisons le développement de Subway dans plusieurs régions en Californie, dans le coin de Washington et en Ontario. Au total, nous supervisons 2100 succursales, ce qui représente 1,3 milliard de ventes par année. Nous repérons de nouveaux emplacements et soutenons les franchisés, qui nous versent un pourcentage de leurs recettes.

Est-il plus facile de faire des affaires aux États-Unis qu’au Canada?

Parce qu’il y a tellement plus de gens, il y a plus d’opportunités. La population fait en sorte qu’il y a beaucoup de gens à nourrir. Donc, oui, c’est peut-être plus facile. Mais au final, les affaires sont les affaires.