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Le salaire minimum à 15$: comment faire mal aux pauvres (partie 2: la mesure des effets)

Le salaire minimum à 15$: comment faire mal aux pauvres (partie 2: la mesure des effets)
Photo Agence QMI, Joël Lemay

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La proposition est lancée : il faut augmenter le salaire minimum à 15$. Plusieurs groupes et même des entrepreneurs politiques ont défendu cette mesure. Est-ce vraiment une bonne idée ? Personnellement, je dis "non" puisqu’une telle augmentation risque de faire souffrir gravement ceux qu'on prétend aider. Soyons clairs, je ne propose pas d'abolir le salaire minimum, je dis simplement que la hausse proposée ici est beaucoup trop massive.  Mon dernier billet expliquait que les effets pervers du salaire minimum ne sont pas linéaires – ils grossissent avec l’augmentation du salaire minimum. Aujourd’hui, je vous explique pourquoi plusieurs personnes voient des effets minimes dans la littérature et que c’est un leurre.

Permettez-moi une analogie inspirée de l’économiste Don Boudreaux.

Imaginons qu’il y a 80 ans, un gouvernement aurait imposé un prix plancher pour les fraises. Une fraise ne peut pas être vendue moins de 10 cents. Il est clair que les consommateurs réagiraient à une telle imposition en consommant plutôt des framboises ou des bleuets ou tout simplement qu’ils auraient cessé de manger des petits fruits. Imaginez que 5 ans après cette loi, le gouvernement augmente le prix plancher de 100% (à 20 cents). Est-ce-que vous pensez que les effets sur la consommation de fraises seront aussi importants que lorsque le prix plancher a été imposé cinq ans auparavant ? Bien sûr que non puisque les acteurs économiques ont déjà internalisé les effets de l’augmentation du prix. Bien sûr qu’il y aura des effets pervers de l’augmentation de 10 cents à 20 cents la fraise, mais le marché de la fraise s’est déjà effondré en partie cinq ans auparavant.

C’est la même chose avec le salaire minimum. Cela fait environ 80 ans que nous opérons avec un tel prix plancher pour le travail des individus les moins qualifiés. Ainsi, si on regarde l’effet au début du salaire minimum, on verra la même logique qu’avec les fraises.

Aux États-Unis, le salaire minimum national a été instauré au cours de la grande dépression. Les effets ont été ressentis généralement dans les états plus pauvres du pays. Plusieurs industries ont simplement réduit leurs activités. D’autres, comme le souligne Andrew Seltzer dans Journal of Economic History, ont opté pour utiliser davantage de machines afin que celles-ci se substituent aux travailleurs. En fait, selon deux autres articles dans Journal of Economic History par Gene Smiley, Richard Vedder et Lowell Gallaway, les effets du salaire minimum national semblent être tombés principalement sur les noirs américains. La littérature historiographique s’entend pour dire que les noirs ont été les premiers à être virés suite au passage des lois sur le salaire minimum. L’historien Burton Folsom parle de plusieurs cas individuels biographiques afin d’étayer la littérature économétrique qui ne met aucun visage sur la souffrance du chômage. L’effet mesuré a été assez terrible pour les noirs américains (mais aussi les immigrants dans le nord du pays). Toutefois, cela fait maintenant 80 ans que ces effets sont internalisés à l’économie américaine.

En effet, s’il est connu qu’aujourd’hui les noirs américains ont un taux de chômage supérieur à la moyenne nationale, ce n’était pas le cas avant les années 1930. En fait, pendant longtemps, les noirs américains avaient un taux de chômage inférieur à celui des américains blancs.

Ainsi, il est clair que l’effet d’une hausse de 1% ou 2% du salaire minimum n’aura pas des effets importants sur l’emploi (voir billet précédent sur les effets exponentiels) puisque l’économie s’ajuste après l’instauration du prix plancher. La majorité de la souffrance causée à certaines personnes s’observe lors de l’instauration du prix plancher/salaire minimum. Il est clair qu’une fois les travailleurs au bas de l’échelle exclus du marché du travail, les effets d’une hausse additionnelle du plancher n’aura pas d’effets aussi importants. Malheureusement, il y a un coût humain bien réel!

 

Sources: 

Folsom, Burton. 2009. New Deal or Raw Deal : How FDR’s economic legacy has damaged America. Simon and Schuster.

Vedder, Richard K., and Lowell Gallaway. "Racial differences in unemployment in the United States, 1890–1990." The Journal of Economic History 52.03 (1992): 696-702.

Seltzer, Andrew J. "The effects of the Fair Labor Standards Act of 1938 on the southern seamless hosiery and lumber industries." The Journal of Economic History 57.02 (1997): 396-415.

Smiley, Gene. "Recent unemployment rate estimates for the 1920s and 1930s." Journal of Economic History 43.2 (1983): 487-493.

Smiley, Gene. 2001. Rethinking the Great Depression. Ivan R. Dee Editing.

Sundstrom, William A. "The geography of wage discrimination in the pre–civil rights South." The Journal of Economic History 67.02 (2007): 410-444.