/misc
Navigation

Le salaire minimum à 15$: comment faire mal aux pauvres (partie 3: les effets secondaires)

Le salaire minimum à 15$: comment faire mal aux pauvres (partie 3: les effets secondaires)
Photo Agence QMI, Joël Lemay

Coup d'oeil sur cet article

La proposition est lancée : il faut augmenter le salaire minimum à 15$. Plusieurs groupes et même des entrepreneurs politiques ont défendu cette mesure. Est-ce vraiment une bonne idée ? Personnellement, je dis "non" puisqu’une telle augmentation risque de faire souffrir gravement ceux qu'on prétend aider. Soyons clairs, je ne propose pas d'abolir le salaire minimum, je dis simplement que la hausse proposée ici est beaucoup trop massive.  Mes derniers billets expliquaient que les effets pervers du salaire minimum ne sont pas linéaires et qu’ils ont été internalisé lors des premières hausses importantes forçant le marché à s’adapter de telle sorte à s’immuniser contre des hausses minimes.  Aujourd’hui, je vous explique que l’emploi n’est pas le seul canal par lequel les effets peuvent se faire ressentir. Les employeurs peuvent notamment augmenter les prix, compresser la structure des salaires au-bas de l’échelle et affecter la productivité de d’autres industries.

Au cours des années 1980, le sujet du salaire minimum était clos suite aux travaux d’une commission gouvernementale d’analyse sur le salaire minimum. Cependant, les données et outils de l’époque n’étaient pas aussi puissants que les outils que nous avons développés depuis. C’est pour cela que des cas particuliers sont apparus. Le cas le plus important c’est celui de Krueger et Card qui ont étudié les effets – sur neuf mois seulement – d’une augmentation du salaire minimum dans deux états américains avec des politiques différentes. Le résultat était surprenant : l’effet sur l’emploi était non-existant. Plusieurs ont critiqué cette étude agressivement (plus sur Dce sujet dans quelques paragraphes). Depuis Card et Krueger, quelques études ont trouvé des résultats relativement similaires. Ce qui surprend dans cette étude et celles qui ont suivies c’est que l’élasticité de la demande de travail était très basse. L’élasticité c’est la variation en quantité qui doit suivre une variation dans le prix. En fait, elle semblait assez faible pour que certains puissent dire que les effets des gains salariaux seraient supérieurs aux pertes d’emploi. Certains ont même trouvé des élasticités positives (notamment les protagonistes Card et Krueger). 

Avec le temps, des modèles plus complexes (et plus réalistes selon moi) sont apparus pour expliquer ce résultat (soyons clairs, la nouvelle littérature qui trouve ces effets propose des modèles beaucoup plus réalistes que dans le passé, mais nous reviendrons sur ces modèles dans le sixième ou septième billet de cette série). Les modèles plus complexes nécessitent l’étude de variables additionnelles : heures de travail, bénéfice non-monétaires, formation, prix aux consommateurs, structure des salaires dans les entreprises.

Un des effets observés, et celui que les gens parlent le plus sans nécessairement le comprendre, c’est celui sur les prix. L’idée, c’est que si les producteurs de services ont une clientèle qui a une demande inélastique, ils peuvent tout simplement passer une hausse du salaire minimum aux consommateurs. Mais la condition, c’est qu’il faut que la demande soit inélastique. Et généralement, le secteur dont la demande est « relativement » inélastique dans lequel il y a énormément de travailleurs au salaire minimum, c’est celui de la restauration. Ainsi, le salaire minimum ne réduira pas tant l’emploi dans ce milieu, mais les prix augmenteront. Le problème tragique d’un tel effet, c’est qu’il y a une réduction des inégalités au bas de l’échelle. Les consommateurs desdits services vont voir leurs revenus réels diminuer (parce que les prix augmentent). Le transfert vers les plus pauvres travailleurs (certains perdront quand même leurs emplois) se fait entre des gens dans le second, troisième, quatrième ou cinquième décile de l’échelle des revenus vers ceux dans le premier décile. Ainsi, on descend le milieu pour le rapprocher du plus bas niveau sans changer la distance entre le plus bas et le plus riche. Ici, on voit que réduire les inégalités, ce n’est pas la même chose que réduire la pauvreté même si la réduction de la pauvreté implique nécessairement la réduction des inégalités (j’en parlerai plus dans mon dixième billet).

Il faut noter que si la soupape d’évacuation est celle de l’augmentation des prix, on présume que les travailleurs au salaire minimum se retrouvent dans des industries pour lesquelles la demande est très inélastique. Il semble qu’en Grande-Bretagne et aux États-Unis, ce soit le cas, mais dans des pays comme le Canada – dans lequel on retrouve une bonne proportion de travailleurs au salaire minimum dans des industries qui concurrencent à l’international, l’élasticité est beaucoup plus forte. Dans le cas canadien (ou québécois), il y a des raisons d’être sceptique que nous soyons proche des « bas » taux d’élasticité.

Il y a plusieurs autres soupapes. Les employeurs peuvent sabrer sur les heures de travail. Ainsi, peu de gens perdent leurs emplois, mais en heures de travail, il y a des « emplois-équivalents » qui sont perdus. Généralement, les études qui utilisent les heures de travail au lieu du nombre d’emploi trouvent une élasticité plus forte. Ils peuvent aussi sabrer dans les bénéfices marginaux comme fournir l’uniforme (et demander l’achat de ce dernier). Il y a aussi des effets de manœuvre.  C’est-à-dire que les employeurs réarrangent les horaires afin de pouvoir sabrer dans les bénéfices qu’ils doivent légalement offrir. Ce cas s’applique plus difficilement aux lois du travail au Québec, mais les employeurs peuvent trouver une manière de cesser d’offrir certaines obligations en changeant la catégorisation d’un employé (il s’agit d’un canal rarement utilisé, mais parfois présent). Un autre effet, plus difficile à observer, c’est la substitution entre types de travailleurs. Les employeurs, avant le salaire minimum, pouvaient délaisser l’option de faire du « triage », mais avec l’arrivée du salaire minimum, ils peuvent commencer à effectuer du triage. Ce genre de variable est difficile à observer (et je vais en parler au cinquième billet), mais il montre qu’il y a un autre type d’effet qui peut exister. Un exemple de triage bien connu est celui de substituer le travail de jeunes travailleurs pour celui de personnes âgés (qui ont des revenus de retraite) puisqu’elles ont une expérience supérieure. Il faut aussi que la dimension temporelle est cruciale – des contrats de travail, ce n’est pas toujours facilement répudiables et il y a un élément de rigidité à ceux-ci. Cependant, plus le temps passe, plus les choses deviennent flexibles. Les effets peuvent être échelonnés sur plusieurs années ou peuvent prendre plusieurs trimestres afin de se matérialiser. Il y a un autre effet cruel qui peut se produire et c’est ce qu’on appelle du « wage compression ». C’est-à-dire qu’un employeur pourrait décider d’aplanir les différences salariales au bas de l’échelle. Par exemple, un commis de bureau gagnant 16$/heure aurait des augmentations inférieures aux années précédentes. Ainsi, certains travailleurs se retrouvent rapprochés vers ceux au bas. Mais dans un cas comme celui-ci, c’est tragique puisqu’on a simplement comprimé la distance salariale entre le bas et le milieu. C’est clair qu’il y aura moins d’inégalités ainsi, mais c’est dur de célébrer une telle victoire.

Il faut aussi noter que plusieurs personnes sont très sceptiques de l’étude de Card et Krueger – celle qui a tout commencé. Plusieurs notent par exemple que cette étude n’a utilisé qu’une période de neuf mois. Une simple extension de la période d’étude change les résultats. Il faut aussi noter que les résultats étaient basés sur une enquête téléphonique et non pas des données salariales précises. Une autre étude importante, celle de Dube, Lester et Reich, même si innovatrice en utilisant des variations géographiques entre des comtés aux taux salariaux différents mais qui sont voisins, souffre aussi d’une qualité faible au titre de l’information sur les heures de travail.  Le problème, c’est qu’il n’existe aucun ensemble de données qui permet clairement de tester simultanément l’effet sur les prix, l’effet sur les heures, la compression salariale, les effets sur les bénéfices marginaux, les effets de triage, les effets de substitution etc.  Comme vous verrez au neuvième billet de cette série, une telle absence de données et la multitude de soupapes d’évacuation à la vue des modestes bénéfices sur la pauvreté devraient nous rendre sceptique sur l’utilisation du salaire minimum pour combattre la pauvreté (puisque les bénéfices proposés et potentiels sont limités relativement aux coûts potentiels mal mesurés).

Mais au final, ce qu’il faut comprendre, c’est qu’il y a plusieurs canaux (certains mesurés, d’autres pas mesurés) qui agissent comme soupape à l’effet d’une augmentation abusive du salaire minimum. Parfois, le canal de l’emploi n’est pas le meilleur canal pour les employeurs, ils choisiront tout simplement celle qui est la meilleure pour eux. Ceux qui prennent pour « preuve » que les élasticités sont faibles afin de justifier une hausse à 15$/heure ne comprennent pas que la « nouvelle littérature » économique sur le salaire minimum est tout simplement plus riche qu’avant. Au lieu de présupposer l’existence d’un seul canal, il y en a plusieurs qui peuvent opérer différemment de manière simultanée.

 

Sources:

Aaronson, Daniel, Eric French, and James MacDonald. "The minimum wage, restaurant prices, and labor market structure." Journal of Human Resources 43.3 (2008): 688-720.

Bellante, Don, and Gabriel Picone. "Fast food and unnatural experiments: another perspective on the New Jersey minimum wage." Journal of Labor Research 20.4 (1999): 463-477.

Couch, Kenneth A., and David C. Wittenburg. "The response of hours of work to increases in the minimum wage." Southern Economic Journal (2001): 171-177.

Dube, Arindrajit, T. William Lester, and Michael Reich. "Minimum wage effects across state borders: Estimates using contiguous counties." The review of economics and statistics 92.4 (2010): 945-964.

Hirsch, Barry T., Bruce E. Kaufman, and Tetyana Zelenska. "Minimum wage channels of adjustment." Industrial Relations: A Journal of Economy and Society 54.2 (2015): 199-239.

Machin, Stephen, Alan Manning, and Lupin Rahman. "Where the minimum wage bites hard: Introduction of minimum wages to a low wage sector." Journal of the European Economic Association 1.1 (2003): 154-180.

Metcalf, David. "Why has the British national minimum wage had little or no impact on employment?." Journal of Industrial Relations 50.3 (2008): 489-512.

Michl, Thomas R. "Can rescheduling explain the New Jersey minimum wage studies?." Eastern Economic Journal 26.3 (2000): 265-276.

Neumark, David, and William Wascher. "Minimum wages and employment: A case study of the fast-food industry in New Jersey and Pennsylvania: Comment." The American Economic Review 90.5 (2000): 1362-1396.

Neumark, David, and William Wascher. The effect of New Jersey's minimum wage increase on fast-food employment: a re-evaluation using payroll records. No. w5224. National Bureau of Economic Research, 1995.

Neumark, David, JM Ian Salas, and William Wascher. "Revisiting the Minimum Wage—Employment Debate: Throwing Out the Baby with the Bathwater?." Industrial & Labor Relations Review 67.3 suppl (2014): 608-648.

Neumark, David, and William Wascher. "The effects of minimum wages on employment." FRBSF Economic Letter 2015 (2015): 37.

Siebert, W.S. The Wage Flaw. Londres: Institute for Economic Affairs (2015)  https://www.iea.org.uk/sites/default/files/EA%20Summer%202013%20cover%20story.pdf