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Le salaire minimum à 15$: comment faire mal aux pauvres (partie 5: les effets de long-terme)

Le salaire minimum à 15$: comment faire mal aux pauvres (partie 5: les effets de long-terme)
Photo Agence QMI, Joël Lemay

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La proposition est lancée : il faut augmenter le salaire minimum à 15$. Plusieurs groupes et même des entrepreneurs politiques ont défendu cette mesure. Est-ce vraiment une bonne idée ? Personnellement, je dis "non" puisqu’une telle augmentation risque de faire souffrir gravement ceux qu'on prétend aider. Soyons clairs, je ne propose pas d'abolir le salaire minimum, je dis simplement que la hausse proposée ici est beaucoup trop massive.  Mes derniers billets expliquaient que les effets pervers du salaire minimum ne sont pas linéaires, qu’ils ont été internalisés lors des premières hausses importantes forçant le marché à s’adapter de telle sorte à s’immuniser contre des hausses minimes, que ces effets ne se résument pas seulement au niveau d’emploi et que plusieurs d’entre eux ne sont pas mesurés précisément. Aujourd’hui, je vous explique qu’il y a des effets de long-terme qui peuvent se matérialiser. Ces effets sont les suivants : une augmentation de l’offre de travail par des individus plus jeunes qui quittent l’école plus tôt (cachant ainsi les effets pervers sur l’emploi) et/ou une réduction de la croissance de l’emploi dans les années subséquentes.

En équilibre général, il est possible qu’une augmentation du salaire minimum induise une augmentation de l’offre de travail de certains travailleurs – ceux qui auraient obtenus que ledit salaire minimum. Généralement, ces gens sont relativement jeunes et une portion significative se retrouve à l’école. L’arrivée du salaire minimum change le rendement relatif de l’éducation de ces personnes (ou même le rendement relatif perçu de l’éducation). Normalement, ces jeunes personnes auraient offert très peu de travail. Au nouveau taux salarial, ils sont prêts à offrir beaucoup plus d’heures. Marginalement, les premiers étudiants à quitter l’école étaient les étudiants avec le plus de difficultés. Avec le nouveau taux horaire, les décrocheurs sont des étudiants qui ont moins de difficultés. Il y a une augmentation de l’offre de travail des adolescents avec des meilleures habilités. Bien sûr, au nouveau salaire minimum, les employeurs ne sont pas intéressés à employer plus qu’une certaine quantité de travailleurs. Toutefois, ils peuvent changer la composition de leur main d’œuvre. Comme le souligne David Neumark, les adolescents « moins qualifiés » sont évincés par les « adolescents plus qualifiés ». Au final, on n’observe aucun changement sur l’emploi total. Mais, c’est seulement parce que les employeurs ont vu l’offre de travail d’un groupe relativement plus productif augmenter, leur permettant ainsi d’utiliser ces derniers pour remplacer les travailleurs moins qualifiés. Au final, la profitabilité des firmes n’est pas affectée.

Les perdants se verront seulement à très long-terme.  Les jeunes qui auront décroché verront la trajectoire de leurs revenus futurs changer dramatiquement. À toutes fins pratiques, cela augmentera les inégalités puisqu’on remarque – dans les études sur la mobilité économique – que les décrocheurs sont ceux qui ont le moins de mobilité économique. Dans les années 1980, lorsque le salaire minimum américain était à un niveau très bas en dollars réels, il est estimé que 60% des travailleurs payés au salaire minimum avaient bénéficié d’une augmentation salariale typique de 20% à l’intérieur d’une année. Ceux qui n’avaient pas bénéficié d’une telle hausse étaient généralement des travailleurs qui avaient abandonné l’école secondaire. Depuis, les études basées sur des enquêtes canadiennes ou américaines semblent avoir confirmer ce résultat. Donc, on embarre des décrocheurs dans une situation problématique. Les autres perdants seront les adolescents moins qualifiés qui ont été remplacés par des adolescents plus qualifiés. Généralement, selon David Neumark et Olena Nizalova, ces adolescents font partie de groupes déjà socialement marginalisés : des immigrants et (dans le cas américain) des minorités ethniques (noirs et hispaniques). Ainsi, on embarre ces derniers dans une trappe de pauvreté.

À quel point l’effet sur le décrochage est-il important ? Cela dépend d’une multitude de facteurs présents qui varient par endroit, mais généralement, le salaire minimum a soit un effet modeste ou un effet fort. Certaines rares études trouvent l’absence d’effets statistiquement significatif pour l’ensemble de la population, mais ils le retrouvent dans certaines catégories de personnes. L’étude la plus pertinente pour le cas québécois provient de Claude Montmarquette, Nathalie Viennot-Briot et Marcel Dagenais dans Review of Economics and Statistics. En utilisant des données canadiennes, ils ont trouvé que des salaires minimums très élevés encouragent lourdement le décrochage. Dans le cas américain, on remarque que ce sont des groupes socialement défavorisés qui sont plus susceptibles de décrocher et plus précisément les étudiants les plus doués parmi les groupes défavorisés.  Au final, il semble qu’une augmentation du salaire minimum est une politique qui s’oppose aux efforts de lutter contre le décrochage scolaire.

En plus de ce canal très négatif qui permet à certains d’affirmer avec autorité (mais sans fondement) qu’il n’y a aucun effet négatif d’une augmentation du salaire minimum, il y a celui de la croissance de l’emploi. Ce canal d’explication a été généralement mis de côté dans le passé principalement parce qu’il fallait énormément de données à haute fréquence et de capacité computationnelle de la part des ordinateurs. Cependant, les économistes Jonathan Meer et Jeremy West ont récemment décidé d’amener cette possibilité de l’avant dans un article publié dans Journal of Human Resources. Ce genre d’analyse reconnaît que l’adaptation à un choc salarial (tel qu’une augmentation du salaire minimum) peut se faire sur une très longue période. Donc en plus de changer la composition de la main d’œuvre, d’augmenter les prix, de congédier des employés, de réduire les heures de travail, de sabrer dans la formation ainsi que dans les bénéfices marginaux, les employeurs peuvent aussi s’ajuster en réduisant les embauches futures. En quelques sortes, les employeurs changent leurs plans, révisent leurs prévisions à la baisse et réduisent les embauchent. Selon Meer et West, ceci mène à une réduction de la croissance de l’emploi de telle sorte qu’à long-terme l’emploi se retrouve 1.2% à son niveau potentiel. Non seulement cela, mais il semble qu’il y a des effets de contamination (que j’expliquerai dans un prochain billet) qui affecte des industries avec des petites proportions de travailleurs au salaire minimum.

Alors, les effets d’une hausse du salaire minimum peuvent être aussi ressentis via une augmentation du décrochage scolaire, un changement dans la composition de la force de travail qui nuit aux travailleurs les moins qualifiés et réduit les chances d’obtenir un emploi dans l’avenir (ce qui coince les moins qualifiés dans une trappe de pauvreté).

Partie 1 (ici), Partie 2 (ici), Partie 3 (ici) et Partie 4 (ici)

Sources:

Campolieti, Michele, Tony Fang, and Morley Gunderson. "Labour market outcomes and skill acquisition of high-school dropouts." Journal of Labor Research 31.1 (2010): 39-52.

Carrington, William J., and Bruce C. Fallick. "Do some workers have minimum wage careers." Monthly Lab. Rev. 124 (2001).

Chaplin, Duncan D., Mark D. Turner, and Andreas D. Pape. "Minimum wages and school enrollment of teenagers: a look at the 1990’s."Economics of Education Review 22.1 (2003): 11-21.

Crofton, Stephanie O., William L. Anderson, and Emily C. Rawe. "Do higher real minimum wages lead to more high school dropouts? Evidence from Maryland across races, 1993–2004." American Journal of Economics and Sociology 68.2 (2009): 445-464.

Giuliano, Laura. "Minimum wage effects on employment, substitution, and the teenage labor supply: Evidence from personnel data." Journal of Labor Economics 31.1 (2013): 155-194.

Meer, Jonathan, and Jeremy West. "Effects of the minimum wage on employment dynamics." Journal of Human Resources (2015).

Montmarquette, Claude, Nathalie Viennot-Briot, and Marcel Dagenais. "Dropout, school performance, and working while in school." The Review of Economics and Statistics 89.4 (2007): 752-760.

Neumark, David. The Effects of Minimum Wages on Teenage Employment, Enrollment, and Idleness. Employment Policies Institute, 1995.

Neumark, David, and Olena Nizalova. "Minimum wage effects in the longer run." Journal of Human resources 42.2 (2007): 435-452.

Neumark, David, and William Wascher. "Minimum wages and skill acquisition: Another look at schooling effects." Economics of Education Review 22.1 (2003): 1-10.

Smith, Ralph E., and Bruce Vavrichek. "The wage mobility of minimum wage workers." Industrial & Labor Relations Review 46.1 (1992): 82-88.

Theodos, Brett. "Earnings mobility and low-wage workers in the United States." Monthly Lab. Rev. 129 (2006).