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Le salaire minimum à 15$: comment faire mal aux pauvres (partie 6: qui souffre vraiment)

Le salaire minimum à 15$: comment faire mal aux pauvres (partie 6: qui souffre vraiment)
Photo Agence QMI, Joël Lemay

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La proposition est lancée : il faut augmenter le salaire minimum à 15$. Plusieurs groupes et même des entrepreneurs politiques ont défendu cette mesure. Est-ce vraiment une bonne idée ? Personnellement, je dis "non" puisqu’une telle augmentation risque de faire souffrir gravement ceux qu'on prétend aider. Soyons clairs, je ne propose pas d'abolir le salaire minimum, je dis simplement que la hausse proposée ici est beaucoup trop massive.  Mes derniers billets expliquaient que les effets pervers du salaire minimum ne sont pas linéaires (ici) , qu’ils ont été internalisés lors des premières hausses importantes forçant le marché à s’adapter de telle sorte à s’immuniser contre des hausses minimes (ici), que ces effets ne se résument pas seulement au niveau d’emploi (ici), que plusieurs d’entre eux ne sont pas mesurés précisément (ici) et que les effets les plus pervers se matérialisent à long-terme (ici). Mais ce qu’il est crucial de comprendre, c’est que tous ses effets pervers sont ressentis par des gens au bas de l’échelle.

Il faut comprendre que si le comment est débattu, le qui n’est pas débattu. Ce seront des groupes à risque, d’une manière ou d’une autre, qui feront les frais.

Généralement, même ceux qui sont sceptiques de l’importance de ce canal reconnaissent que l’élasticité de la demande pour des travailleurs marginaux est plus forte. C’est-à-dire que certains groupes sont plus sensibles que d’autres. Aux États-Unis, on parle généralement (en ordre croissant) des afro-américains, des immigrants, des jeunes et des femmes. Au Québec, on parle plutôt des immigrants, les jeunes et les femmes. Si on fait partie de la vaste majorité des économistes qui croient que le canal de l’emploi est le canal d’ajustement prédominant (74% selon le plus récent sondage de la profession dans Journal of Economic Education), on pense que l’effet est encore plus fort dans le sens négatif. C’est-à-dire qu’une augmentation considérable du salaire minimum marginalisera des individus déjà vulnérables. Généralement au bas de l’échelle des revenus, ces individus verront leurs revenus diminuer. C’est d’ailleurs pourquoi des économistes sympathiques au salaire minimum, comme Alan Manning et Christopher Smith, émettent des réserves sur la capacité du salaire minimum de réduire les inégalités de manière appréciable (note : certaines personnes citent souvent l’étude de Nicole Fortin et Thomas Lemieux qui s’intéressent aux inégalités de salaires et non pas les inégalités de revenu – après tout c’est naturel que le salaire minimum réduisent les inégalités de salaire puisque ceux qui garderont leurs jobs seront plus proches des autres employés, mais en termes de revenus, ceux qui sont sans emploi sont à revenu zéro).  

Si le canal d’ajustement aux hausses du salaire minimum est celui de la substitution entre types de travailleurs, les effets pervers sont plus subtils. Un cas de substitution est celui souligné dans le cinquième billet de cette série. Une augmentation du salaire minimum incite un groupe à augmenter son offre de travail (les étudiants qui décrochent par exemple) et les employeurs peuvent les utiliser en remplacement des autres travailleurs. Dans un cas comme celui-ci, proposé (mais pas exclusivement) par ceux qui pensent que l’effet sur l’emploi est minime, les effets pervers sont ressentis en deux temps. Premièrement, les travailleurs déjà marginalisés sont expulsés du marché. Deuxièmement, les jeunes décrocheurs qui quittent l’école s’enferment dans une trappe de pauvreté. Ces derniers se rendent vulnérables à des hausses futures.  Ce point cadre très bien avec les études longitudinales des travailleurs au salaire minimum.  Dans les années 1980, lorsque le salaire minimum américain était à un niveau très bas en dollars réels, il est estimé que 60% des travailleurs payés au salaire minimum avaient bénéficié d’une augmentation salariale typique de 20% à l’intérieur d’une année. Ceux qui n’avaient pas bénéficié d’une telle hausse étaient généralement des travailleurs qui avaient abandonné l’école secondaire. Ce sont ces derniers qui persistent autour de la ligne de pauvreté. Et ils sont durs à aider.

Au final, ces mécanismes suggèrent bien les conclusions d’une forte majorité que le salaire minimum est un outil bien faible de lutte à la pauvreté. Nous y reviendrons davantage lors du 9ème billet de cette série, mais il semble même qu’une augmentation importante amène des familles loin au-dessus de la ligne de pauvreté plus proche de celle-ci soit en augmentant la vulnérabilité d’un travailleur à des chocs (voir notamment l’étude de Clemens et Wither sur le salaire minimum pendant la récente récession) ou en éliminant l’emploi (ou en réduisant le nombre d’heures) d’un travailleur à l’intérieur du ménage. Toutefois, peu importe le canal, les travailleurs à risque sont des travailleurs plus pauvres et plus marginaux.

Sources: 

Belman, Dale, and Paul J. Wolfson. What does the minimum wage do?. WE Upjohn Institute, 2014.

Campolieti, Michele, Morley Gunderson, and Byron Lee. "Minimum Wage Effects on Permanent versus Temporary Minimum Wage Employment."Contemporary Economic Policy 32.3 (2014): 578-591.

Carrington, William J., and Bruce C. Fallick. "Do some workers have minimum wage careers." Monthly Lab. Rev. 124 (2001): 17.

Clemens, Jeffrey P., and Michael J. Wither. "The Minimum Wage and the Great Recession: Evidence of Effects on the Employment and Income Trajectories of Low-Skilled Workers." NBER Working Paper w20724 (2014).

Fortin, Nicole M., and Thomas Lemieux. "Changes in wage inequality in Canada: An interprovincial perspective." Canadian Journal of Economics/Revue canadienne d'économique 48.2 (2015): 682-713.

Fuller, Dan, and Doris Geide-Stevenson. "Consensus Among Economists—An Update." The Journal of Economic Education 45.2 (2014): 131-146.

Manning, Alan, and Christopher L. Smith. "The Contribution of the Minimum Wage to US Wage Inequality over Three Decades: A Reassessment David Autor MIT Department of Economics and NBER." (2014).

MaCurdy, Thomas. "How effective is the minimum wage at supporting the poor?." Journal of Political Economy 123.2 (2015): 497-545.

Sabia, Joseph J. "Minimum Wages: An Antiquated and Ineffective AntiPoverty Tool." Journal of Policy Analysis and Management 33.4 (2014): 1028-1036.

Sabia, Joseph J., Richard V. Burkhauser, and Benjamin Hansen. "When Good Measurement Goes Wrong New Evidence That New York State’s Minimum Wage Reduced Employment." ILR Review (2015): 0019793915610557.

Sabia, Joseph J., and Robert B. Nielsen. "Minimum wages, poverty, and material hardship: new evidence from the SIPP." Review of Economics of the Household 13.1 (2015): 95-134.

Smith, Ralph E., and Bruce Vavrichek. "The wage mobility of minimum wage workers." Industrial & Labor Relations Review 46.1 (1992): 82-88.

Theodos, Brett. "Earnings mobility and low-wage workers in the United States." Monthly Lab. Rev. 129 (2006): 34.