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Le « rien à voir » avec la liberté d’expression

ARTS-TAPIS OLIVIER 2016
Photo Agence QMI, Sébastien St-Jean

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Tous ceux qui préconisent de limiter la liberté d’expression clament que le propos qu’ils veulent faire taire « n’a rien à voir avec la liberté d’expression ».  Sophie Durocher écrit que la suppression du sketch de Ward et Nantel au gala des Olivier s’explique plutôt par le fait qu’un processus judiciaire est en cours, la poursuite de la Commission des droits de la personne contre l’humoriste Mike Ward. Sur ce point, elle a raison.

Il est vrai qu’une poursuite judiciaire est pendante.  Cela entraine une limitation additionnelle à la liberté d’expression. 

Mais cela demeure une question de liberté d’expression.

Dans des pays comme l’Arabie Saoudite là ou des blogueurs comme Raif Badawi sont condamnés à des coups de fouet, on va vous expliquer que ce qui est en cause est le respect de la dignité religieuse, que cela n’a rien à voir avec la liberté d’expression !

Imposer des limites à la liberté d’expression n’a jamais bonne presse.  Tout le monde, même les pires tyrans se prétendent en faveur de la liberté d’expression. Les limites parfois radicales qu’ils y imposent sont toujours présentées comme n’ayant rien à voir avec la liberté d’expression.

Regardez tous ces chefs d’État, certains parmi les dictateurs les plus autoritaires, qui marchaient la main dans la mais avec le président français dans les jours qui ont suivi les meurtres de Charlie Hebdo.  Tous ces gens appliquent des lois qui briment la prise de parole.  Tous vont vous expliquer que ces lois « n’ont rien à voir avec la liberté d’expression ».

La liberté d’expression est l’objet de limites qui se révèlent plus ou moins étendues.  Dans certains pays, se moquer du chef de l’État ne relève pas de la liberté d’expression : le respect dû à ce personnage est considéré comme étant plus important que la liberté de s’exprimer à son sujet.

Il y a forcément des limites à la liberté d’expression : mais le seul fait de se heurter à des limites imposées par les lois pour limiter la liberté d’expression ne signifie pas que la question ne relève plus de la liberté d’expression!

Pour revenir au sketch de Ward et Nantel : lorsqu’un loi impose une limite trop large à la liberté d’expression, la possibilité de saisir les tribunaux se trouve accrue.  Cela a beaucoup à voir avec la liberté d'expression!

C’est ce qui s’est passé dans le cas de Ward :  il est poursuivi, un procès à lieu, il doit se défendre.  Le seul fait que le procès ait lieu engendre forcément une limitation accrue à la liberté d’expression.  Tant que la décision n’est pas rendue,  l’obligation de respecter le processus judiciaire engendre une obligation additionnelle de se taire à l’égard du sujet litigieux.

Lorsqu’une loi peut être interprétée comme punissant un propos, il y a forcément accroissement du risque. Il devient plus risqué de diffuser.  Ce risque, un producteur ou un diffuseur peut le prendre ou non. 

Mais le fond du problème demeure la loi qui crée le risque.  Lorsqu’une règle de droit crée un risque visant une activité expressive, il y a forcément une limite à la liberté d’expression. 

Et lorsqu’il y a une limite à la liberté d’expression,  des gens protestent, la considèrent déraisonnable, remettent en question les lois et autres normes sociales  imposant de telles limites.   

C’est ce qu’ont fait les humoristes qui se sont présentés au Gala avec un diachylon sur la bouche !