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Pour mieux comprendre le conservatisme

Pour mieux comprendre le conservatisme

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Conservatisme. Le mot, généralement, passe mal. Du moins en France. Et aussi au Québec. Il n’a pas bonne presse. Il désigne plus souvent qu’autrement une forme de congélation mentale devant un monde en mouvement. Le conservateur, c’est celui qui a peur du progrès et qui s’enferme dans un passé mythifié qui le blindera contre l’avenir. Le conservateur est obtus, lorsqu’il est idiot, ou vilain, lorsqu’il est intelligent. En gros, on dit conservateur moins pour décrire que pour décrier. Ce n’est pas la même chose dans le monde anglo-saxon où le conservatisme est une philosophie politique à part entière, et une tradition intellectuelle qui dispose à la fois de grands ancêtres et de grands contemporains. On s’y réclame du conservatisme, on en porte fièrement l’étendard. C’est vrai aux États-Unis, évidemment, tout comme ce l’est en Grande-Bretagne. Il faut dire que le conservatisme moderne est né philosophiquement avec Edmund Burke.

Dans Vous avez dit conservateur? (Éditions du Cerf, 2016) Collaboratrice au Point, doctorante en histoire à Londres et disciple française du philosophe Roger Scruton, Laetitia Strauch-Bonart s’est lancée dans une vaste enquête à la fois pour découvrir un conservatisme à la française et le réhabiliter. Évidemment, elle bute, comme tous les autres, sur la situation particulière de la droite française, qui est tiraillée entre une tradition réactionnaire à la de Maistre et une tradition libérale à la Bastiat, la première conspuant la modernité dans une dissidence essentiellement esthétique, la seconde s’y laissant dissoudre en devenant la simple opposition comptable dans les paramètres de l’État-providence. Les deux parviennent plus ou moins bien à cohabiter. Mais Strauch-Bonart note justement qu’on trouve en France une tradition libérale-conservatrice, ce qu’avait déjà noté Marc Crapez dans sa Défense du bon sens, en disant qu’il y voyait le meilleur de la tradition intellectuelle française.

D’Alexis de Tocqueville à Pierre Manent, en passant par Raymond Aron, Julien Freund et Chantal Delsol, le libéral-conservatisme à la française témoigne d’un rapport la plupart du temps sceptique, et de temps en temps tragique à la modernité – le vingtième siècle peut être considéré, de ce point de vue, comme un laboratoire des pathologies de la modernité et il n’est pas interdit de penser que le nôtre ne trouvera pas à réinventer l’horreur à sa manière. Certains hommes politiques ont néanmoins transcendé ce qui semble être pour plusieurs une impossibilité philosophique en incarnant une posture conservatrice face au monde. C’était le cas notamment du général de Gaulle, comme l’a déjà noté Daniel Mahoney dans un remarquable ouvrage, De Gaulle: Statesmanship, Grandeur, and Modern Democracy. Mahoney notait que le général, à la lumière d’un patriotisme tragique, gardait vivants les passions classiques dans la modernité, ainsi que le souci de la communauté politique.

L’enquête de Strauch-Bonart l’a mené chez des intellectuels qui sans nécessairement se réclamer du conservatisme, incarnent néanmoins selon elle une forme de conservatisme à  la française, même s’ils se défient plus souvent qu’autrement de l’étiquette. Parmi ceux-là, on trouve Marcel Gauchet, Jean-Pierre Le Goff, Chantal Delsol, Philippe Raynaud, Philippe Bénéton, Jean Clair ou Alain-Gérard Slama. Il y en a d’autres. Lorsqu’elle leur demande s’ils sont conservateurs, tous hésitent, disent oui, mais seulement à certaines conditions, pour ensuite reculer, et avancer à nouveau. Ils font souvent une pirouette rhétorique à la Kolakowski en disant conjuguer conservatisme, libéralisme et socialisme. Comme si le conservatisme, chaque fois, répondait à une part d’eux-mêmes, mais qu’il ne pouvait jamais définir à lui seul une philosophie politique – comme s’il demeurait victime de sa caricature. D’ailleurs, celui qui se dit conservateur précisera d’abord et avant tout de quelle manière il ne l’est pas: voilà un terme dont on ne peut faire usage qu’avec une précaution extrême, apparemment.

Dans son ouvrage, Strauch-Bonart revient sans cesse, et cela va de soi, sur le rapport des conservateurs à la modernité. Son hypothèse, c’est que dans chaque société moderne, on trouve une disposition conservatrice, même si elle ne se traduit pas politiquement partout de la même manière. La modernité génère le conservatisme à la manière d’un contrepoison, censé contenir les délires ou les excès du progrès. Le propre du conservatisme, c’est l’acceptation tourmentée de la modernité. Ainsi, le conservateur se sait engagé pour de bon dans le monde moderne. S’il ne s’enthousiasme pas vraiment pour les principes de la modernité, il les accepte mais se présente immédiatement comme celui qui est appelé à éviter leurs excès. Strauch-Bonart parle très justement de «cet affect conservateur qui ne critique pas la démocratie libérale mais ce qu’il perçoit comme ses excès» (p.53). Par exemple, il embrasse la liberté mais se méfie du fantasme de l’autoengendrement. Il reconnaît les vertus de l’égalité mais craint comme la peste un égalitarisme radical qui viendrait tout aplatir en masquant derrière l’appel à la justice un ressentiment carburant au nihilisme.

Surtout, le conservateur cherche à relativiser la rupture moderne en rappelant l’importance de l’héritage dans la définition du monde commun, en rappelant aussi l’existence de certains invariants anthropologiques que l’homme ne peut renier sans mutiler son humanité. Le moderne, trop souvent, nous invite à faire du passé table rase. Le conservateur, quant à lui, croit que la tradition, même s’il ne faut évidemment pas l’absolutiser, demeure pertinente: l’homme n’a pas à renier son père ni sa mère et le bagage intellectuel du vieux monde ne doit pas être sacrifié. Il croit au recours au passé tout simplement parce qu’il ne dédaigne pas l’expérience de ceux qui ont vécu avant lui. Si quelqu’un veut renverser l’ordre du monde, c’est lui qui doit faire la preuve des vertus de sa réforme. Le monde déjà là n’est pas toujours obligé de se justifier d’exister.

Strauch-Bonart nous dit qu’il y a dans le conservatisme une conscience «de l’imperfection humaine» (p.85). Elle voit juste. Le mal n’est pas logé dans une structure sociale. Il est dans le cœur de l’homme, à la manière d’une tentation qu’il faut contenir, surmonter et transcender: c’est le rôle de la civilisation de contenir nos mauvais instincts et de favoriser les bons. On comprend dès lors la méfiance des conservateurs envers la philosophie de la déconstruction, qui entend démonter une par une les institutions humaines pour faire surgir au terme de cette éradication du monde historique un individu originel, qui ne serait ancré ni dans la culture ni dans la nature. Le conservateur s’inquiète de cette barbarie de l’indifférenciation qui annonce peut-être le prochain visage d’un totalitarisme formé dans la matrice de la modernité.

«L’abolition de la nature est peut-être le grand combat de ce début de siècle», note Strauch-Bonart (p.223). Cette tentation est potentiellement monstrueuse. L’homme délivré de la culture et de la nature risque de se prendre pour un petit dieu, qui se croira tout permis, comme on le voit avec la fascination pour la post-humanité, comme s’il fallait délivrer la vie de son mystère et la fabriquer purement et simplement en laboratoire, sans se rendre compte qu’on risque alors d’accoucher d’une humanité-frankenstein. Quand tout est permis, le pire est à peu près certain. Lorsque les digues qui contiennent et civilisent les désirs humains et les pulsions humaines tombent, l’homme redevient un loup pour l’homme. Strauch-Bonard a tout à fait raison de dire que le conservateur est le défenseur de l’idée même de limite et elle consacre à ce thème ses plus belles pages.

La question viendra inévitablement: que conserver? Il ne faut pas mal la poser: le conservatisme ne plaide pas pour la muséification du monde. Il s’agit moins, généralement, d’un stock de coutumes et de croyances, ou encore, d’institutions particulières, que du sens même de la transmission. «Préserver les institutions et les pratiques qui se montrent satisfaisantes, voilà le projet du conservateur» (p.73). Strauch-Bonart montre bien en quoi le conservatisme porte sa propre idée de la communauté, de l’enracinement ou de l’importance des mœurs dans une communauté politique. Son propos est particulièrement éclairant au moment où une partie de la droite française cherche à se réapproprier, sans trop savoir comment, la référence au conservatisme. On le lira aussi avec attention dans une société québécoise qui aurait besoin plus que jamais de penser son conservatisme implicite, qui ne dépasse pas pour l’instant le simple attachement au bon sens.

L’enquête de Strauch-Bonard est minutieuse: elle est aussi convaincante. Laetitia Strauch-Bonart propose un texte non seulement courageux, mais original, qui ne cherche pas la provocation mais qui ne se plie pas non plus aux critères dominants de la respectabilité médiatique. C’est moins une philosophie systématique que Strauch-Bonart cherche à reconstruire qu’une vision du monde, en assumant ses contradictions. Le conservatisme, nous dit-elle, est moins un programme qu’une manière d’appréhender l’existence: c’est un tempérament qui doit trouver sa politique, c’est une manière de s’inscrire dans le monde sans succomber au péché de l’ingratitude. Le conservatisme, nous dit-elle, à la suite de Michael Oakeshott, est une disposition existentielle, et elle a tout à fait raison. J’ajouterais que c’est une manière d’habiter la modernité en cédant volontiers au charme de la mélancolie, sans verser dans une politique de la nostalgie.

Étrangement, Strauch-Bonart elle-même, semble tentée de temps en temps par son idéologisation: elle rêve, de temps en temps, que le conservatisme français soit un décalque du conservatisme anglais, par exemple dans ce qui ressemble chez elle à une idéalisation de la société civile alors que la France, qu’on le veuille ou non, mise sur l’État et n’est pas à la veille de le congédier. Chaque conservatisme, en quelque sorte, doit tenir compte de sa tradition nationale. Mais c’est aussi une étrange tradition française: prendre la Grande-Bretagne comme modèle et se demander pourquoi la France ne lui ressemble pas davantage. Elle fantasme sur une France britannique! On lui pardonnera aisément ce petit travers et on lira son livre à la manière d’une introduction au conservatisme qui poussera le lecteur curieux à approfondir cette sensibilité et sa dissidence intérieure avec l’époque.