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L’Épreuve québécoise : à propos de Voir le monde avec un chapeau

L’Épreuve québécoise : à propos de Voir le monde avec un chapeau

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J’ai pris trop de temps, beaucoup trop de temps, pour consacrer à Voir le monde avec un chapeau (Boréal, 2016), le dernier livre de Carl Bergeron, le texte qu’il méritait. Dans un pays normal, d’ailleurs, qui ne considérerait pas la littérature comme un divertissement secondaire et qui saurait accueillir sérieusement les livres dans l’espace public et leur réserver un traitement adéquat, il aurait fait scandale – car toujours, la vérité fait scandale. Jamais on n’aura parlé aussi franchement de la société québécoise, avec un étrange mélange de violence et de tendresse. Ici, un grand silence - ou presque, parce que certains journalistes et intellectuels ont pris la peine de noter la singularité absolue et l’importance de ce livre. Comme si nous ne savions que faire devant un livre aussi génial.

Et pourtant, Voir le monde avec un chapeau a trouvé son public. Depuis janvier, lors des soupers et des soirées de notre métropole de province, des hommes et des femmes de qualité s’en parlent en chuchotant leur admiration. Chaque fois, la confession est la même : Voir le monde avec un chapeau les a touchés au cœur et les âmes, comme s’il nommait une évidence que personne, jusqu’à présent, n’avait su nommer. Il est assez rare qu’un livre change la vie des gens. Voir le monde avec un chapeau a déjà changé celle de plusieurs. Je le sais : on me l’a confié à de nombreuses reprises en me demandant de passer le message à l’auteur, qui ne m’est pas étranger. Ceux qui se demandent quoi lire cet été doivent se jeter sur ce livre magnifique dès maintenant. Je le dis de tout mon cœur.

Voir le monde avec un chapeau a la forme d’un journal d’une année que l’auteur ne prend pas la peine de préciser. C’est-à-dire qu’on y suit son parcours du 1er janvier au 31 décembre, dans les deux ou trois quartiers de Montréal où il a ses habitudes avec ses amis, où il s’adonne à la drague aussi. Cette forme littéraire lui donne en fait une immense liberté pour s’adonner à la fois au récit, à l’essai, au journal et à l’aphorisme. Il le fait avec un style remarquable. La forme du journal permet aussi à Bergeron de multiplier les aller-retours vers ses plus jeunes années, quand au fil du récit, un événement lui rappelle d’une manière ou d’une autre ses années de formation. Chaque écrivain authentique, en fait, ne trouve-t-il pas finalement la forme qui lui convient pour faire son œuvre? C’est ce qu’ont fait Houellebecq, Kundera et Muray, c’est aussi ce que fait Bergeron.

Allons au cœur des choses: ce livre est le récit d’une rédemption. Fondamentalement, Carl Bergeron y raconte ce qu’il appelle l’expérience de l’Épreuve. L’Épreuve, c’est l’expérience qu’un jeune Québécois, qui entend l’appel de la beauté et de la culture, mais fait des limites de sa propre culture : la culture québécoise ne parvient pas à répondre aux besoins de l’âme. La quête esthétique authentique ne parvient pas à s’y déployer : elle se retournera souvent contre celui qui la mène en le mutilant intimement. Notre culture, profondément antilittéraire, nous dit Bergeron, se méfie de ce qui dépasse et de ce qui se singularise. Ce n’est pas qu’une question d’égalitarisme bête et méchant : c’est aussi que collectivement, nous demeurons inachevés.

 

Aussi bien citer Bergeron qui donne une définition poignante de l’Épreuve. «J’entends pas ce mot majusculaire et imparfait le processus psychique douloureux, voire dangereux, par lequel un Québécois qui n’appartient pas à la médiocrité commune se fait violence pour s’élever, contre l’atavisme de son peuple, à la dignité de la culture et de l’histoire. L’atavisme de la honte est le liant le plus fort qui unit les Québécois par-delà les similitudes de langue et de culture» (p.130). En un mot, plusieurs Québécois portent leur identité comme une tache dont ils voudraient se laver, ou comme un fardeau dont ils voudraient se délivrer. Et quoi qu’on en pense, la Révolution tranquille ne nous a pas permis de transcender l’Épreuve. L'indépendance aurait dû nous délivrer de l'épreuve. Son échec fait remonter à la surface nos pires travers.

Carl Bergeron a connu l’expérience de l’Épreuve, et vu sa sensibilité esthétique, il l’a subi plus violemment que bien d’autres. Mais plutôt que de s’aplatir ou de fuir le Québec, il l’a surmonté en optant pour une dissidence esthétique qui est aussi une dissidence existentielle, celle du dandy : il s’agissait pour lui de consentir à sa nature profonde, à sa vocation. C’est à ce moment qu’il commence à voir le monde avec un chapeau : on y verra une marque aristocratique conquise, le droit obtenu d’affirmer sa singularité sans honte. Le drame de notre culture, toutefois, c’est qu’elle ne connait pas vraiment la figure du dandy : on verra souvent chez lui un individu bizarre qui cherche seulement à se faire remarquer, un esthète agaçant, un parasite social qui mériterait de se faire casser par le vrai monde.

Le dandy, ici, n’a aucun droit : c’est une anomalie. On ne lui reconnait pas la mission d'incarner un autre visage de la liberté : on le méprise. De Saint-Denys-Garneau à Hubert Aquin, en passant par bien d’autres, la vie des écrivains authentiques, ici, se passe mal et se termine mal. Il est facile, en se révoltant contre ce qui semble être la nature profonde de sa société, de devenir fou. On habitera alors un monde parallèle, et peu à peu, on décrochera de la condition commune : le Québec ne sait pas vraiment quoi faire de ses écrivains qui ne savent pas non plus quoi faire de lui, sinon le déconstruire, comme s’ils voulaient s’en délivrer ou le punir de ne pas être une patrie littéraire idéale. La vie intellectuelle, d’ailleurs, est reléguée dans les marges, comme si fondamentalement, elle ne concernait que des pelleteurs de nuages. Nous ne voulons pas croire qu’une part de l’existence ne se soumette pas à la logique de la répétition quotidienne.

C’est à travers la littérature, et principalement la littérature française, que Carl Bergeron transcendera l’Épreuve. Dans un passage magnifique, il nous raconte comment il apprendra peu à peu à reconquérir sa langue, en suivant un chemin de délivrance qui n’est pas sans lien avec celui de Gaston Miron. Au fil de cette reconquête linguistique, qui se mène mot par mot, Bergeron remontera vers la littérature française. Qu’il s’agisse de Proust, de Flaubert ou de Cioran, il a fréquenté les grands maîtres de notre langue et puisqu’il a poussé loin sa quête existentielle, il a même rencontré les maîtres de l’Antiquité comme Sénèque. Ces auteurs, il ne les assèche pas dans un exercice pédant d’érudition : il entretient avec eux un dialogue permanent.

Mais ce qui singularise la dissidence esthétique de Bergeron, c’est qu’elle ne s’accompagne pas toutefois d’une démission civique. Le Québec n’était pas prêt à accueillir mentalement un homme avec sa vocation, il lui a fait mal, et pourtant, il ne le renie pas et chercher à sa manière à l’aimer. Cela va peut-être de soi : un homme qui comprend aussi bien à quel point l’individualité prend forme dans une culture ne peut pas simplement la rejeter comme une vieille carcasse. En un mot, l’esthète demeure un citoyen, et même un patriote sincère, attaché au Québec national, même s’il n’a pas le profil d’un militant exalté. Il nous raconte d’ailleurs comment il s’y est ouvert et converti alors qu’il provient de cette part de notre peuple qui se méprise lui-même et idéalise le Canada.

Carl Bergeron médite sans cesse sur la condition québécoise, sur le destin entravé, empêché et avorté du Québec. Car l’Épreuve sur laquelle il revient sans cesse ne vient pas de nulle part : elle est intimement liée à l’expérience de la honte, celle d’un peuple historiquement vaincu, et qui n’est peut-être jamais vraiment parvenu à transcender cette défaite. Il n’est plus bien vu, aujourd’hui, de réfléchir à l’empreinte de la Conquête sur la culture québécoise : on veut nous faire croire qu’il s’agit d’une très vieille affaire seulement bonne pour les études historiques, et encore, puisqu’on veut même nous convaincre qu’elle n’a pas eu lieu. Bergeron, à sa manière, reprend la grande enquête sur la psychologie du colonisé, qu’on a longtemps occulté au nom du Québec normal enfin libéré.

Voir le monde avec un chapeau contient deux lettres fondamentales dans lesquelles Bergeron explicite ou dévoile, selon le terme qu’on préfèrera, son rapport au monde.

La première, c’est une bouleversante lettre au père dans laquelle Bergeron s’adresse à son père à un moment crucial de son existence. Carl Bergeron trouve là l’occasion d’expliciter les rapports troubles entre la génération boomer et ses héritiers, la première ayant tout reçu sans rien léguer aux seconds. Bergeron est dur, très dur, et on devine que certains y verront une marque d’ingratitude. À tort : Bergeron pose là une question centrale : que faire quand la fonction paternelle a montre ses limites, et que ces limites empiètent sur le fils, le blessent intimement ? Bergeron saura pourtant, au terme de l’ouvrage, garder la porte ouverte aux siens, dans des pages lumineuses empreintes du sens du sacré.

Dans la seconde, où il s’adresse à un jeune homme qui lui a demandé quelques conseils avant d’entrer la carrière, il se hisse lui-même, en quelque sorte, à la fonction paternelle, en prenant la responsabilité de transmettre le monde auquel il tient et d’y introduire un esprit prometteur, traversé par des inquiétudes semblables aux siennes. Bergeron, à sa manière, décide de lui transmettre le monde et met en garde son jeune correspondant contre certaines impostures éclatantes de nos élites déchues, surtout lorsqu’elles évoluent dans les médias et l’université. Bergeron, à sa manière, devient le père qui manque à une jeune âme qui hésite entre sa vocation et ses ambitions.

Je serais bien injuste envers ce livre si je ne notais pas à quel point Bergeron multiplie dans ce livre les observations piquantes sur mille et une facettes du monde contemporain, et particulièrement lorsqu’il s’agit de la séduction entre les hommes et les femmes, qu’il analyse en y voyant un marqueur fondamental de toute culture. Souvent, très souvent, on rira de bon cœur ou de méchanceté en se disant que ce diable d’écrivain se permet tout, puisqu’il a renoncé à jouer selon les codes de la respectabilité académique. On voit ici ce que peut devenir une œuvre littéraire qui cherche moins à se plier au puritanisme progressiste dominant qu’à exprimer la vérité profonde qui anime un être d’exception.

Dans ce livre, Carl Bergeron a tout donné. C’est-à-dire qu’il joue sa vie. Il n’écrit pas pour nous raconter des petites histoires subventionnées mais pour se délivrer de la sienne et l’accomplir en même temps. On le devine au tout début de son parcours. Il a commencé à surmonter l’Épreuve : mais comme on dit à gauche, il y a encore beaucoup de chemin à faire. Ce qui est en jeu, c’est son salut personnel. J’ai l’intime conviction que ce livre pourrait rejoindre intimement un très grand nombre de lecteurs qui y trouveront un récit et une vision du monde correspondant à certaines aspirations qu’ils n’ont jamais avoué mais qui brûlent toujours au fond d’eux.

Voir le monde avec un chapeau est déjà une pièce importante de la littérature québécoise. On a le vertige quand on pense que l’auteur a 35 ans, et que l’essentiel de son œuvre est encore devant lui.