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Du hockey en Tunisie: le rêve fou d’Ihab Ayed, président de l’Association tunisienne de hockey sur glace

Son équipe formée de joueurs recrutés un peu partout sur la planète grâce à Internet, participera à la première Coupe d'Afrique de hockey, cet été au Maroc.

<b>Ihab Ayed</b> (à droite), en compagnie de Mehrez Boussayene, du Comité national olympique tunisien.
Courtoisie Facebook Tunisie Hockey Ihab Ayed (à droite), en compagnie de Mehrez Boussayene, du Comité national olympique tunisien.

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Malgré l’immensité de ce continent et toute la variété qu’on y retrouve, quand on pense à l’Afrique, le hockey sur glace est loin d’être la première chose qui nous vient en tête.

Malgré l’immensité de ce continent et toute la variété qu’on y retrouve, quand on pense à l’Afrique, le hockey sur glace est loin d’être la première chose qui nous vient en tête.

Pourtant, grâce à une poignée d’irréductibles passionnés, le Maroc sera l’hôte, cet été, de la toute première édition de la Coupe d’Afrique de hockey sur glace.

La compétition, qui se déroulera à Rabat et à Casabalanca du 24 au 31 juillet, mettra aux prises des équipes provenant de l’Égypte, du Maroc, de l’Algérie et de la Tunisie.

Ainsi, les Anubis et les Pharaons de l’Égypte, les Capitals de Rabat, les Bears de Casablanca, les Corsaires d’Alger et les Aigles de Carthage se disputeront le premier titre de champion africain des clubs.

Si, actuellement, parmi ces pays, seul le Maroc fait partie de l’IIHF (la Fédération internationale de hockey sur glace), il n’en demeure pas moins que notre sport national d’hiver gagne de plus en plus d’adeptes dans les pays du Maghreb, selon Ihab Ayed, président de l’Association tunisienne de hockey sur glace.

Celui-ci, un mordu de hockey, a même quitté son emploi pour se consacrer à temps plein à son rêve: le développement du hockey en Tunisie.

Un projet qui pique la curiosité
Il faut l’avouer: aussitôt ce communiqué mentionnant l’existence de la Coupe d’Afrique reçu, nous avons été épris d’une curiosité immense. Des centaines de questions se bousculaient dans nos têtes: où ces hockeyeurs pratiquent-ils leur sport, avec quel équipement jouent-ils, comment ont-ils découvert le hockey, et quelles ambitions les animent?

Bref, c’est avec une excitation sans pareille que nous sommes entrés en contact avec Ayeb, pour lui solliciter une entrevue. Celle-ci s’est déroulée par le truchement de Skype, notre interlocuteur étant un résident de Paris.


JdM: La première question, qui brûle les lèvres de tout le monde: comment avez-vous découvert le hockey sur glace?

IA: Vous savez, j’habite en France depuis que je suis tout petit... et aussi bizarre que cela puisse paraître, on peut découvrir le hockey en France!

Par la suite, dans le cadre de mes études au Canada, j’ai cherché à jouer dans des ligues de garage. C’était à Ville St-Laurent, je crois, et les gars, n’en revenaient pas: un Français d’origine tunisienne qui jouait au hockey. Donc, oui, je pratiquais le hockey en France, mais malheureusement, ce n’est pas encore possible en Tunisie. 

JdM: Et vous jouez depuis longtemps?

IA: Oui, bien sûr! Depuis ma tendre enfance... J’ai évolué notamment avec le club de Courbevoie et celui de Paris, les Français Volants. J’étais à la fois joueur et membre du bureau du club, comme secrétaire.
Et comme je le mentionnais, j’ai eu une expérience scolaire chez vous, qui m’a permis de découvrir l’importance du hockey au Canada.

JdM: De quelle façon avez-vous mis sur pied cette équipe, si personne ne joue en Tunisie?

IA: J’ai réussi à trouver les joueurs de partout à travers le monde via Internet, à force d’identifier des prénoms ou des noms de famille à consonance nord-africaine. Avec l’aide de mon ami de l’Association algérienne de hockey sur glace, et du Maroc aussi, on s’est échangé des noms de joueurs. On se disait: «Tiens, lui, à votre avis, est-ce qu’il est Marocain ou Tunisien?» et selon la réponse, on se répartissait les joueurs à contacter. On a réussi à rejoindre presque l’intégralité des hockeyeurs que nous avions identifié comme «potentiellement Tunisiens».

<b>Ihab Ayed</b> (à droite), en compagnie de Mehrez Boussayene, du Comité national olympique tunisien.
Courtoisie Facebook Tunisie Hockey

JdM: Ça a été un long processus?

IA: Moi, ça m’a pris cinq ou six ans avant pour identifier une sélection de Tunisiens (de père ou de mère), nés à travers le monde, et qui voulaient faire partie de cette équipe afin de représenter la Tunisie et notre sport dans des compétitions amicales.

JdM: Quel est votre objectif?
IA
: L’objectif de cette équipe n’est pas que de jouer au hockey sur glace entre joueurs tunisiens, comme une association culturelle pourrait le faire. Le but, c’est de faire comprendre et passer un message aux autorités ministérielles qui dirigent le sport en Tunisie. Il faut leur dire qu’il y a un sport qui s’appelle le hockey sur glace, qui est un sport olympique depuis 1928 et qui se développe dans le monde entier à l’heure actuelle. Le Népal, l’Indonésie, la Malaisie, le Qatar et le Koweït  sont maintenant membres de l’IIHF, tout comme le sont aussi l’Afrique du Sud et le Maroc. Mon objectif, avec cette association, est d’aller voir le ministre des Sports et lui dire: «Y’a pas de patinoire de hockey en Tunisie, mais demain, il va falloir y penser sérieusement. Parce que si ça se développe chez nos voisins, y’a pas de raison que ça se développe pas chez nous.»

JdM: Quels sortes d’obstacles rencontrez-vous?
IA:
C’est un pays qui est en pleine mutation politique. On a eu une révolution populaire, et aujourd’hui, il y a une démocratie qui est mise en place. Moi, je reste intimement convaincu que la réussite de la démocratie dans le pays passe par l’accès à tous les sports, pour tous les enfants ou toutes les personnes. On sait que le hockey sur glace est un sport onéreux, mais s’il est pas du tout présent, il n’y a même pas de choix pour le peuple.

JdM:  De quelles sortes d’infrastructures disposez-vous en ce moment?
IA:
On n’a pas de patinoire, comme vous pouvez l’entendre au Canada. Cela nécessite des investissements majeurs, et comme c’est vraiment une nouveauté dans ces pays chauds, au début, les investisseurs ont peur de faire de grandes glaces au format reconnu. Donc ce qu’on a, ce sont de toutes petites glaces, d’environ 250 mètres carrés. C’est à peu près la moitié d’une zone offensive au hockey. Mais bon, pour des enfants qui ont 3, 4 ou 5 ans, on peut envisager les initier au hockey sur cette surface.

JdM: Mais ça reste insuffisant pour des adultes...
IA:
Bien insuffisant! Mon objectif, c’est de sensibiliser l’opinion publique, sensibiliser des investisseurs, sensibiliser le ministère des Sports, pour qu’ils puissent investir dans une patinoire olympique.

JdM: À Tunis?
IA:
À Tunis ou à Sfax, qui est aussi une grosse ville. C’est un constat: les sports d’hiver plaisent dans les pays où il fait chaud. Quand vous vivez dans une chaleur qui est insupportable toute l’année, le fait de rêver d’un sport frais agrémente le mythe de la glace. Et la patinoire ne servirait pas qu’au hockey masculin. On pourrait y pratiquer le hockey féminin, le hockey luge et le patinage artistique. Ce sont toutes des disciplines olympiques qui n’existent pas en Tunisie, et qui pourraient être développées.

JdM: Et si on revient à la constitution de votre équipe, les joueurs qui la forment se sont-ils déjà rencontrés?
IA:
En fait, le premier match de notre histoire a déjà eu lieu en juin 2014. Donc oui, à ce moment-là, les joueurs que j’ai fait venir d’un peu partout, du Québec, de la France, de la Finlande, de la Suède, de l’Allemagne, et de la Belgique, se sont rencontrés. À cette occasion, la première partie d’une sélection tunisienne de hockey sur glace, nous avons affronté mon ancien club de Courbevoie.

Premier entraînement de l’équipe tunisienne, le 12 juin 2014.
Courtoisie Tunisie Hockey (Crédit: Bruno Morize)
Premier entraînement de l’équipe tunisienne, le 12 juin 2014.

JdM: Ce sont les mêmes joueurs qui seront présents à la Coupe d’Afrique?
IA:
Plus ou moins. Il y en a que ne pourront être là pour des raisons professionnelles. Tandis que d’autres, qui n’avaient peut-être pas le niveau, ne seront pas de la partie. Seuls les meilleurs seront au Maroc. À part Ramzi Abid qui ne sera pas là.

JdM:  Oui, Ramzi Abid, qui a notamment joué avec les Penguins de Pittsburgh. Il est d’origine tunisienne, mais a joué son hockey mineur au Québec. Est-ce qu’il est né en Tunisie?
IA:
Son père est Tunisien et a immigré au Canada. On n’a pas tous la même évolution de carrière que Ramzi, mais bon, c’est sûr que c’est le joueur symbolique de notre sélection. Il pourrait faire partie de notre équipe, apporter sa pierre à l’édifice. Je suis en contact avec lui, mais il a un agenda sportif très chargé. Il est maintenant entraîneur à l’académie Joël Bouchard. Il soutient mes efforts et ça me fait chaud au coeur.

JdM: À quel niveau de jeu peut-on s’attendre à la Coupe d’Afrique?
IA:
Je ne connais pas le niveau de jeu des équipes que nous allons rencontrer, mais je connais le niveau de jeu de mon équipe. C’est sûr que nous ne sommes pas de niveau j unior majeur ou d’autres grosses divisions, mais on y va de manière symbolique. On n’a pas de joueur qui joue dans la NHL, mais ça pourrait être niveau D2-D3 en France. On pourrait faire arme égale avec une équipe du groupe III au championnats mondiaux. (NDLR: le groupe comprenant la Turquie, la Géorgie, l’Afrique du Sud, le Luxembourg, la Bosnie-Herzégovine, et Hong Kong.) Ce serait un bon défi pour connaître réellement notre niveau.

JdM: Est-ce que c’est une de vos ambitions d’être reconnus par la Fédération internationale et de participer aux Championnats du monde?
IA: Bien sûr! Toute équipe qui se développe au hockey sur glace a comme objectif d’être membre de l’IIHF et de faire partie des championnats du monde. Mais il y a deux statuts: le statut membre à part entière et le statut en cours d’affiliation. Les États-Unis, le Canada, la France, les grosses équipes sont des membres à part entière et ont le droit de vote à la Fédération internationale. Il y a d’autres équipes qui font des efforts pour développer le hockey sur glace, comme le Maroc par exemple, qui n’est pas encore aux championnats du monde, mais qui sont en cours d’affiliation. Donc oui, on aspire à d’abord obtenir ce statut. Une des conditions pour devenir membre à part entière est d’avoir une patinoire aux dimensions officielles. Je voulais ouvrir une parenthèse.  En fait, au Maroc, les patinoires ne sont pas encore aux dimensions officielles, donc ils ne peuvent pas prétendre être full member. Moi, ma stratégie est de directement inciter la construction d’une patinoire aux dimensions officielles pour pouvoir passer rapidement au statut de full member.

JdM: Il y a aussi l’Afrique du Sud et la Namibie sur la liste des pays inscrits à la Fédération internationale. Est-ce que ces équipes pourraient aussi être appelées à participer à la Coupe d’Afrique?
IA:
Bien sûr. En 2009-2010, la fédération de l’Afrique du Sud nous avait invité, avec le Maroc et l’Algérie, mais nous n’avions pas les moyens de nous y rendre et de faire honneur à leur invitation. L’idée d’une Coupe d’Afrique, à la base, vient de l’Afrique du Sud, mais c’est tombé à l’eau, car ni l’Algérie, ni le Maroc, ni la Tunisie n’avons pu y aller.  Dans ces années-là, nous n’étions qu’une dizaine de joueurs identifiés, sans gardien. Notre premier vrai match s’est déroulé en 2014. On s’est dit qu’on devait faire un truc. On en parlait souvent. Cette année, on a décidé de le faire et de le faire à l’endroit le plus simple et le plus symbolique pour nous, c’est-à-dire à Rabat et à Casablanca, au Maroc. Cette idée vient de la Fédération royale marocaine qui organise ce tournoi, dit tournoi de clubs. Ce sont des clubs qui représentent les pays, car on ne peut pas organiser des tournois avec des nations si elles ne sont pas reconnues pour une confédération ou par une fédération internationale. Nous y allons donc avec l’étiquette de club, mais nous représenterons la Tunisie.

<b>Ihab Ayed</b> (à droite), en compagnie de Mehrez Boussayene, du Comité national olympique tunisien.
Courtoisie Tunisie Hockey (Crédit: Laurent Boussu)

JdM: Au niveau des forces en présence, est-ce qu’un club prétend plus au titre de champion qu’une autre?
IA:
Certains joueurs algériens ont évolué en première division en France; d’autres ont même joué en ligue Magnus qui est le niveau le plus élevé dans ce pays-là. Pour le Maroc, je ne connais pas encore la liste officielle, mais il y aura Youssef Kabbaj, un solide défenseur qui a joué pour l’université Concordia, donc un bon niveau. De notre côté, on a un joueur qui s’appelle Adrien Sebag qui joue au Adrian College aux États-Unis, du NCAA 3e division. Nous avons aussi le joueur Nathan Bernier, un Franco-tunisien qui a évolué en première et en seconde division. Il y a donc des joueurs, qui n’ont peut-être pas le niveau des ligues majeures ou des ligues nationales des États-Unis ou du Canada, mais qui ont un bon niveau pour représenter dignement ces équipes. Moi, j’y vais avec les meilleurs joueurs. On y va pour gagner. Ça peut paraître prétentieux, et je ne sais pas si nous allons gagner, mais ce que je sais c’est que nous y allons pour.

JdM: Et vous, occupez-vous tous les rôles, de président à entraîneur?
IA:
Non! Moi, je suis président de l’Association. Lors de notre premier match en 2014, j’avais un sélectionneur, un ancien joueur professionnel finlandais dans la Liiga, Vesa Surenkin. J’avais aussi un assistant-entraîneur. J’avais un staff. Maintenant, je suis l’homme à tout faire pour ce qui est des relations médiatiques et des réseaux sociaux, mais quand il y a un événement, chacun a son rôle.

JdM: Pour la coupe d‘Afrique, est-ce toujours le même entraîneur?
IA:
Non, il est parti avec l’équipe de Turquie, qui est membre de la Fédération internationale et qui fait partie du groupe III. Il a eu un challenge un peu plus intéressant ou, du moins, différent. Je comprends sa décision.

JdM: Est-ce que vous avez des idoles en tant que joueur ou dirigeant d’équipe?
IA:
À mon niveau, j’ai envie de vous dire Ramzi Abid. Non pas pour sa carrière en NHL, mais pour la symbolique qu’il représente vis-à-vis notre association. Aujourd’hui, c’est l’unique joueur tunisien ayant joué en NHL. Il a eu des statistiques considérables. Il a joué dans les championnats européens en Suède, en Finlande, en Suisse et en Russie. Il a une carrière extraordinaire. Du point de vue du hockey sur glace et de la Tunisie, notre modèle de jeu et de réussite sportive, c’est Ramzi Abid. Après, je suis né dans les années 80, donc mes modèles sont Wayne Gretzky ou Brett Hull, des joueurs comme ça. Aujourd’hui, si je supporte une équipe dans la NHL, c’est les Canadiens. Montréal est la seule ville d’Amérique du Nord que j’ai découvert et j’y ai vu la ferveur du hockey sur glace.

JdM: Qu’est-ce qui vous rend le plus fier, chez votre équipe?
IA:
Malgré nos différences culturelles et notre double nationalité, nous avons réussi à rester solidaires. Nous attendons beaucoup de cet événement qui sera vital et décisif pour le reste de l’aventure. Vous savez, on est souvent comparés aux Rasta Rockets. (NDLR: l’équipe jamaïcaine de bobsleigh qui a fait l’objet d’un film au début des années 1990.) Comme eux, il y a une volonté, une envie, une histoire. C’est différent comme contexte, mais c’est tout aussi intéressant comme défi et comme opportunité. C’est ça que j’essaie d’apporter en Tunisie.