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Bon Dimanche: la culture rassembleuse

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Jeune, c’est sans aucun doute Bon dimanche qui m’a donné envie de transmettre ma passion de la culture. Je regardais l’émission religieusement, écoutais les chroniques passionnées de Richard Guay sur le cinéma, de Christiane Charette sur les livres, les reportages de Sophie-Andrée Blondin et d’Hélène Letendre, les potins hollywoodiens de l’exubérant Coco Douglas ou la revue artistique d’Edward Rémy. J’aimais la simplicité et l’accueil de Reine Malo. Pendant deux heures, Bon dimanche dressait un portrait complet de ce qui se passait en ville, de ce qu’il fallait voir, écouter, lire, de ce qui se créait chez nous.

«C’était une émission qui n’avait pas la pression d’être showbiz ni de ­prétention intellectuelle, affirme Christiane Charette. Nous y étions libres. L’émission était juste naturelle.» C’est à Bon dimanche que nous avons découvert Christiane Charette, elle nous transmettait sa passion pour la littérature. «On ne m’a jamais demandé d’être populiste ou racoleuse. Je choisissais des livres télégéniques sans me trahir. J’étais libre de mes choix. Je me suis dit on va bien parler de livres, de façon très simple.»

Des beaux arts, Christiane Charette avait fait le saut dans les médias en passant par l’émission matinale de Télé-Métropole, où elle a été chroniqueuse culturelle. «Un matin, dans le couloir, le réalisateur Jean Guimond se demandait qui pourrait remplacer Francine Grimaldi pendant ses ­vacances, raconte l’animatrice. Une assistante a nommé mon nom. Je me suis retrouvée sur l’émission que je suivais depuis l’adolescence avec mes sœurs.»

«Je m’identifiais tellement à Bon ­dimanche, aux chroniques de Jean-Claude Lord, de René Homier-Roy, de Georges-Hébert Germain. Quand mon remplacement a été terminé, on m’a offert de réhabiliter la chronique livres. C’était inespéré! Les livres, c’était l’affaire de ma vie. J’étais dans mon élément en parlant de ce qui m’habite le plus, de ce qui m’anime le plus. Si bien que plus tard, on m’a ­offert la chronique spectacles, qui était une promotion, et je leur ai dit: Faites-moi pas ça!», se souvient-elle en riant.

Les débuts

L’émission a vu le jour en 1968 sous la direction de Robert L’Herbier. Serge Bélair en a été le premier animateur. «Serge Bélair était un homme étonnant qui n’avait qu’à lire un texte pour en savoir le contenu par cœur», se rappelle Edward Rémy, qui en était le recherchiste en plus d’y tenir une chronique. Monsieur Rémy avait fondé quelques années plus tôt le magazine Échos Vedettes avec André Robert. Ils ont créé en quelque sorte une nouvelle forme de journalisme artistique. Ensemble, ils coanimaient Toute la ville en parle, qui s’intéressait déjà à l’actualité artistique. André Robert succédera d’ailleurs à Bélair à la ­barre de Bon dimanche.

«Bon dimanche, c’était vraiment le passage obligé pour tous les artistes, raconte Edward Rémy, aujourd’hui âgé de 90 ans. Comme j’arrivais de France, où j’étais déjà photo-journaliste (avant d’avoir été correspondant de guerre et de venir au Canada à l’invitation de René Lévesque), je connaissais déjà tous les artistes. Ils répondaient à mon invitation, tous les grands comme Yves Montand, et je leur demandais de mettre l’émission en priorité.» Ses nombreuses rencontres faites pour Échos Vedettes lui permettaient aussi d’être bien documenté pour recevoir les artistes à l’émission. «Un artiste savait que pour se faire connaître il devait nous parler et inversement, nous parlions bien des artistes. C’était une collaboration nécessaire.»

La qualité des chroniqueurs

«André Robert animait l’émission avec une telle aisance, comme s’il était chez lui», se souvient Reine ­Malo. Celle qui en a été la dernière animatrice pendant six ans y avait aussi tenu une chronique littéraire entre 1975 et 1983. «La formule de Bon dimanche était si simple que tout le monde a voulu l’imiter. Il y avait des chroniques, des entrevues, des ­reportages mais surtout un ton bon enfant, une manière de dire accessible. Les collaborateurs n’avaient ni une approche pompeuse, ni un ton mordant ou agressif. Tous étaient d’une grande qualité.»

D’ailleurs, tous les chroniqueurs, plusieurs encore actifs aujourd’hui, ont connu un séjour à Bon dimanche: ­Michel Girouard, Edward Rémy, ­Nathalie Petrowski, René Homier-Roy, Alain Brunet, Claude Rajotte, ­Christiane Charette, Claude Jasmin, Georges-Hébert Germain, Daniel ­Guérard, Pierre Brosseau, Hélène Letendre, Richard Guay, Serge Grenier, Sophie-Andrée Blondin, j’en passe. Il y avait même des défilés de mode ­québécoise avec Mariette Lévesque. «Beaucoup y ont fait leur classe, note Reine Malo. Ils avaient de la ­crédibilité.»

De grandes rencontres

Bon dimanche était enregistrée chaque semaine, comme du direct. L’émission, bien que très populaire, ne bénéficiait que d’un très petit ­budget. «Bon dimanche était une des seules émissions à être en ondes 52 semaines par année. On était tout le temps là, explique Reine Malo, qui a d’ailleurs remporté un Métrostar et un Artis pour son animation. J’y ai ­vécu des moments extrêmement ­touchants comme lors de la dernière visite de Gerry Boulet, que l’on savait condamné par le cancer. John Irving m’a beaucoup impressionnée, je me souviens de la présence forte de ­Philippe Noiret, de la timidité de ­Françoise Sagan, d’une jeune Marjo un peu nerveuse sur sa chaise. Des gens allumés. On ne s’ennuyait pas à Bon dimanche

«L’émission m’a permis d’être aux premières loges de la création ­artistique, évoque Hélène Letendre, qui en a été la recherchiste des ­dernières années en plus d’y tenir la chronique En coulisses. J’ai vu les ­débuts de Roy Dupuis dans Roméo et Juliette au TNM. Son charisme se ­dégageait déjà. Anik Bissonnette m’a remis ses chaussons après un spectacle, j’en étais très émue.»

«J’ai suivi souvent André Brassard, j’ai été impressionnée par l’imaginaire débordant de Jean-Pierre Ronfard et Robert Gravel, assisté de près aux ­débuts du Cirque du Soleil. J’ai eu la chance d’être sur le plateau du premier long métrage d’Yves Simoneau, Dans le ventre du dragon, d’observer Robert Lepage pendant plusieurs jours pour rendre justice aux Plaques Tectoniques, d’être témoin de la ­direction d’acteurs à la fois rude et ­affectueuse de Denise Filiatrault lors d’une pièce pour Juste pour rire. Une vraie virtuose. J’ai toujours eu un ­immense respect pour les artistes et le milieu me faisait confiance. Tous nous laissaient les accompagner.»

Décloisonner la culture

«Le succès de Bon dimanche était un heureux mariage entre le populaire et le plus pointu, poursuit Hélène Letendre, qui est également l’instigatrice d’un documentaire sur l’histoire de Télé-Métropole. La culture, c’est ­comme ça qu’il faut en parler. Il ne faut pas chercher à la catégoriser. Les rencontres entre deux univers créent de belles surprises. Aujourd’hui, on cherche trop souvent à cloisonner les genres.»

«Bon dimanche a été un déclencheur, avoue Christiane Charette. Une ­portée, une visibilité. C’était une tribune extraordinaire. Bon dimanche m’a permis d’être vraie, d’être dans mon casting et de me faire connaître comme ça.» Un style convivial, allumé et rassembleur qui l’a suivi dans toutes les émissions qu’elle a animées par la suite. «Je ne suis pas nostalgique et ne préconise pas une émission d’une autre époque. La vie a changé, la ­vitesse a changé aussi. On parle de ­culture différemment.»

On dit souvent qu’aujourd’hui, les grands rendez-vous culturels sont moins nombreux. «On en parle ­autrement. En formule talk-show, par exemple, où on aime aller plus dans l’anecdote. Je pense que les gens s’y intéressent toujours mais s’informent différemment avec toutes les ­plateformes qu’on leur offre», ­observe Reine Malo.


♦ Bon dimanche a duré pendant 23 ans sur les ondes de Télé-Métropole (TVA).