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Le visage du Red Light en pleine mutation à Montréal

Les salons de massage vident les bars de danseuses, qui ne font plus leurs frais

«Aujourd’hui, il y a beaucoup plus de choix de divertissement qu’avant. Ça fait mal à notre industrie», dit Jean-François Messier, gérant du bar de danseuses Les Amazones
Photo Le Journal de Montréal, Ben Pelosse «Aujourd’hui, il y a beaucoup plus de choix de divertissement qu’avant. Ça fait mal à notre industrie», dit Jean-François Messier, gérant du bar de danseuses Les Amazones

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Autrefois la Mecque de l’effeuilleuse au Québec, le centre-ville de Montréal se vide de ses danseuses et de leurs clients qui se déplacent vers des salons de massage en plein essor.

«Les bars de danseuses sont une race en voie de disparition», dit Jean-Jacques Beauchamp, de la Corporation des propriétaires de bars, brasseries et tavernes du Québec.

Un des plus fameux de Montréal est le club Super Sexe de la rue Sainte-Catherine, dont la façade rétro attire l’œil des passants depuis 1978. Il a fermé pour de bon en janvier.

À l’inverse, les salons de massage continuent de fleurir. Juste à Montréal, plus de 300 offriraient des «soins de beauté» jusqu’au petit matin.

«Quand tu peux payer 200 $ pour passer une heure avec une fille pour une relation complète, pourquoi tu dépenserais le même montant en danses à 10 $ et en alcool dans un bar de danseuses?» demande M. Beauchamp.

Tandis que la Ville tolère ces massages illégaux, elle interdit depuis 1992 tout nouveau bar de danseuses hors du centre-ville.

Chiffre d’affaires en baisse

Un homme d’affaires possédant plusieurs bars de danseuses dans la région de Montréal vient d’ailleurs de jeter l’éponge en mettant discrètement ses établissements en vente.

«Ces salons de massage m’enlèvent mes meilleurs clients, mais aussi mes plus belles filles», dit le proprio, qui exige l’anonymat pour éviter les représailles.

Il estime que son chiffre d’affaires a baissé de 35 % depuis trois ans.

«D’ici 10 ans, ça va être fini, les clubs de danseuses, dit-il. Je ne peux pas concurrencer le salon de massage d’à côté où le gars passe une heure avec une bombe de 20 ans, prend une douche, se fait masser, choisit ses extras, et ressort de là super relax.»

«Et 2016 s’annonce catastrophique», dit Benoit Sénéchal, avocat à l’Union des tenanciers de bars du Québec.

Pour certains, l’ajout des danses contact n’est pas une solution.

«Au Québec, on a donné du bonbon aux clients. On n’est pas obligé, dit Jean-François Messier, gérant du bar de danseuses Les Amazones depuis 16 ans. À Boston, on ne peut pas toucher aux filles. Elles n’ont même pas le droit d’enlever leur culotte. Et l’industrie va bien.»

Tomber Comme des mouches

«Dans la région de Montréal, les salons de massage ont fait très mal à ces bars, qui en arrachent», confirme Renaud Poulin, directeur général de la Corporation, dont une quarantaine des quelque 200 bars de danseuses de la province sont membres.

Les clubs tombent comme des mouches, même au centre-ville de Montréal, la Mecque de l’effeuilleuse au Québec.

Le club Super Sexe affiche «en rénovation» sur sa porte depuis janvier. Mais quand on contacte le propriétaire, on apprend que la place est fermée pour de bon. «Pour le reste, je n’ai pas de commentaires», dit le proprio, Vincent Passalacqua.

«Avec un loyer de 32 000 $ par mois, il faut en vendre de la bière! Sa business piquait du nez depuis longtemps», assure une source de ce milieu.

Un mois après cette fermeture, c’était au tour du club Chez Francis, à Dorval, de mettre la clé sous le paillasson en février.

L’an passé, le Dice Club de l’avenue Papineau a aussi décidé de fermer après la suspension temporaire de son permis d’alcool.

♦ L’hécatombe des bars de danseuses se remarque surtout à Montréal et autour. «À Thetford Mines, Victoriaville ou Granby, la concurrence est moins grande», donne en exemple Renaud Poulin.

Incapable de freiner la croissance des salons de massage

Dans sa vitrine, le club Super Sexe affiche être en rénovation. Cependant, le bar de danseuses semble fermé pour de bon.
Photo Le Journal de Montréal, Stéphan Dussault
Dans sa vitrine, le club Super Sexe affiche être en rénovation. Cependant, le bar de danseuses semble fermé pour de bon.

Denis Coderre avait promis en 2013 de s’attaquer vigoureusement aux salons de massage. Trois ans plus tard, le constat d’échec est évident pour plusieurs.

«Le maire a parlé à travers son chapeau en faisant des déclarations fracassantes», déplore Alex Norris, responsable du dossier à Projet Montréal.

«Il n’y a certainement pas moins de salons qu’en 2013. Quand il y en a un qui ferme, il y en a au moins un qui ouvre à côté», dit Éliane Legault-Roy, porte-parole de la Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle (CLES), qui vient en aide aux prostituées.

Éliane Legault-roy. Concertation
Photo courtoisie
Éliane Legault-roy. Concertation

En 2013, l’organisme avait compté 303 salons de massage érotiques à Montréal, contre 199 deux ans plus tôt.

Illégal et toléré

Anie Samson, mairesse de l’arrondissement Villeray–Saint-Michel–Parc-Extension et responsable de ce dossier à la Ville, a refusé de nous accorder une entrevue, nous renvoyant au Service de police de la Ville de Montréal (SPVM).

La police manque de ressources pour freiner les activités illégales dans les salons de massage, selon Johanne Paquin, inspectrice-chef au SPVM et responsable du dossier de la prostitution.

Pour les salons de massage, le SPVM a choisi de s’attaquer aux cas les plus graves et de tolérer le reste, à moins de recevoir une plainte.

«On aimerait ça en faire plus, mais on priorise les cas de prostitution de mineures et de proxénètes violents», dit l’inspectrice-chef, satisfaite des résultats.

Cela dit, quand on parle de danse contact, «il ne fait pas de doute pour moi qu’il s’agit de prostitution», dit Johanne Paquin.

«Il est reconnu que de toucher les seins, les fesses et les cuisses d’une danseuse constitue non seulement des gestes à caractère sexuel, mais aussi des actes de prostitution», a tranché le régisseur de la Régie en février dernier, avant de révoquer le permis de danse du bar Le Sexe d’or du boulevard Décarie, à Montréal.

Il faut aussi dire que la police avait trouvé une danseuse mineure en pleine activité sexuelle dans un taxi sur le stationnement du bar.

Difficile à fermer

Les salons de massage sont difficiles à faire fermer, avouent les autorités.

En 1992, la Ville a interdit l’ouverture de nouveaux bars de danseuses ailleurs qu’au centre-ville. Mais interdire les salons de massage est plus complexe, ceux-ci étant considérés comme une entreprise de soins de santé.

«Les salons de massage représentent un dossier complexe, où l’émission de permis n’est pas évidente et où les arrondissements ont leurs règles.»

La fin des danses contact ?

Des danseuses à qui Le Journal a parlé aimeraient cesser les danses contact, même si c’est payant, et revenir aux classiques danses aux tables.

«Dans des bars, des filles refusent de se faire toucher. Interdire les isoloirs permettrait de diminuer la criminalité», estime Benoit Sénéchal, avocat à l’Union des tenanciers de bars du Québec.

Changer ou mourir

«Notre modèle n’est plus bon. Il faut se renouveler», dit Jean-François Messier.

Il y a deux ans, lors des rénovations, le gérant des Amazones a suggéré de miser sur l’ambiance et non sur les danses contact. «Par exemple, on prend en charge les enterrements de vie de garçon», dit-il.

Dans d’autres cas, le bar de danseuses a des allures de discothèque, ce qui permet d’attirer d’autres clients, comme pour les partys de bureau. Au bar O’Gascon de Terrebonne, on impose même aux danseuses de porter une robe aux genoux les soirs achalandés, question d’ajouter du glamour aux soirées.

Concurrence féroce

«Aujourd’hui, il y a plus de choix de divertissement qu’avant. Ça fait mal à notre industrie», dit Jean-François Messier.

Les sites pornos facilitent depuis des années le rinçage des yeux dans le doux confort du foyer.

Et pour aller plus loin, il suffit de taper «escortes Montréal» dans Google pour se magasiner une prostituée qui coûtera le même prix qu’une soirée arrosée à faire danser des filles dans un bar.

Ceux qui ne veulent pas payer devront travailler un peu plus fort. «Mais c’est devenu plus facile de coucher avec des filles gratuitement avec des applications comme Tinder ou des sites comme Ashley Madison», ajoute un acteur important de l’industrie des clubs de danseuses.