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1,2 M$ pour avoir glissé sur une plaque de glace

Devenu tétraplégique, un Montréalais a gagné sa bataille contre son ex-propriétaire

Jacques Guichard est cloué à un fauteuil roulant depuis qu’il a glissé sur une plaque de glace en 2006.
Photo Le Journal de Montréal, Martin Alarie Jacques Guichard est cloué à un fauteuil roulant depuis qu’il a glissé sur une plaque de glace en 2006.

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Un Montréalais cloué à un fauteuil roulant depuis 10 ans après être tombé sur une plaque de glace dans le stationnement de l’immeuble où il logeait recevra 1,2 M$ de son ancien propriétaire.

«J’ai gagné ma bataille sur le plan théorique. Mais sur le plan pratique, je me sens encore comme dans une prison. J’aurais mieux aimé pouvoir marcher à nouveau. Le jugement positif ne me redonne pas mes jambes, ça ne me permet pas de travailler ni de donner à ma femme la vie qu’elle mérite», a lancé Jacques Guichard.

Le propriétaire du Domaine de Parc Cloverdale, à Pierrefonds, où résidait la victime à l’époque, a été condamné à lui verser plus de 1,2 M$. Le juge Mark G. Peacock a conclu à sa faute entière, puisqu’il a omis de déneiger le stationnement et d’épandre de l’abrasif le jour de l’accident.

Le matin du 28 décembre 2006, M. Guichard s’est dirigé sans problème vers sa voiture, garée dans un stationnement pour lequel il déboursait 10 $ par mois,

selon son bail. Alors qu’il nettoyait la neige sur son véhicule, il a subitement glissé sur une plaque de glace, tombant sur les fesses. À deux reprises, il a tenté de se relever, mais il retombait aussitôt.

Paralysé petit à petit

M. Guichard a réussi à ramper jusqu’à sa voiture. Il s’est rendu au travail à Laval, malgré la souffrance. Ce n’est que les jours suivants sa chute que sa situation s’est détériorée.

«J’ai commencé à me paralyser petit à petit», a expliqué l’homme, aujourd’hui âgé de 51 ans.

La semaine après l’accident, il avait du mal à marcher. Une fois, alors qu’il coupait une pizza, le couteau est tombé de sa main. Mais c’est lorsqu’il a réalisé qu’il n’avait plus le contrôle de sa vessie qu’il a paniqué.

«Je voyais ma vie qui défilait. Je voyais que ce qui s’en venait pour moi n’était pas beau», a-t-il dit.

Il a peu après été opéré d’urgence. Une opération qui lui a sauvé la vie, dit-il. Il doit malgré tout se déplacer en fauteuil roulant. Tétraplégique, il n’a plus l’usage de ses jambes, sa main gauche n’est fonctionnelle qu’à 60 % et sa droite à 10 % seulement.

Au procès, le propriétaire de l’immeuble de logements poursuivi a tenté de se déresponsabiliser de cet accident, alléguant notamment que la condition physique de la victime était la cause de sa paralysie.

Problème de drain

En effet, M. Guichard est né avec une paralysie cérébrale spastique qui occasionne une sténose spinale (rétrécissement de la moelle épinière). Or, le juge Peacock en est plutôt venu à la conclusion que ce n’est pas cette limitation physique qui a occasionné sa chute, mais bien l’accumulation de glace sur l’asphalte.

«La Cour ne peut pas trouver une quelconque erreur de la part [de M. Guichard] qui aurait occasionné sa chute», a-t-il écrit.

Le magistrat a en effet noté que cette plaque de glace avait été causée par le mauvais entretien d’un drain, un problème connu du propriétaire.

De plus, selon le bail qu’avait signé M. Guichard, il était spécifié que l’enlèvement de la neige et le déglaçage des allées étaient de la responsabilité du propriétaire.

Une preuve d’amour inconditionnel

Aminata Diop et Jacques Guichard vivent dans un petit logement de Pointe-aux-Trembles. Ils espèrent pouvoir améliorer leur qualité de vie grâce à leur victoire.
Photo Le Journal de Montréal, Martin Alarie
Aminata Diop et Jacques Guichard vivent dans un petit logement de Pointe-aux-Trembles. Ils espèrent pouvoir améliorer leur qualité de vie grâce à leur victoire.

«Ma femme venait d’arriver au pays, nous commencions notre vie de nouveaux mariés. Cinq mois plus tard, tout a été détruit», dit Jacques Guichard.

L’homme et sa conjointe se sont mariés en septembre 2004, en France. Aminata Diop est ensuite venue vivre à Montréal avec son mari en 2006. Moins de cinq mois après son arrivée, M. Guichard est tombé sur la glace, puis est devenu tétraplégique.

«On avait de beaux projets ensemble. Nous avions des idées de voyages en tête, on avait hâte de vivre notre vie à deux», s’est désolé M. Guichard.

Ce qu’il regrette le plus, c’est de ne pas pouvoir donner à sa conjointe la vie «qu’elle mérite». Et malgré tout, Mme Diop est restée au Québec.

«Pour moi, c’est la plus belle preuve d’amour qui soit», a-t-il ajouté.

La femme ne peut pas travailler, devant s’occuper de son mari quotidiennement.

«Je dépends d’elle. Si elle n’était pas là, je serais sûrement dans un centre, seul», a dit l’homme.

Vivant de l’aide de l’État, le couple s’est résigné à habiter dans un petit logement à Pointe-aux-Trembles. En raison du manque d’espace causé par tout le matériel médical nécessaire pour les soins de M. Guichard, le couple doit faire chambre à part depuis trois ans.

«Disons que ma dignité en prend un coup. J’ai vécu une bataille éprouvante, mais malgré la victoire, je me sens comme dans une cage. Je ne peux pas faire ce qui me plaît», a-t-il déploré.

Dépendre du système

Le dédommagement de 1,2 M$ qu’il recevra du propriétaire de l’immeuble où il a glissé lui permettra sûrement de se trouver un nouveau logement.

«L’argent ne remplacera pas ce qu’il a perdu, mais, au moins, ça améliorera sa qualité de vie», a indiqué l’avocat de M. Guichard, Me Mike Diomande.

M. Guichard espère notamment être en mesure de s’offrir des services médicaux plus adéquats.

«Je suis toujours en train de me battre pour obtenir un bon service. Je dépends de ces gens qui s’occupent de moi. Mais je me mets constamment à risque. J’ai toujours peur de tomber, qu’on me blesse», s’est-il indigné, déplorant être tombé dans le bain la semaine dernière en raison d’une mauvaise manœuvre d’un infirmier.

Des procédures trop longues pour les victimes

Me Mike Diomande a représenté Jacques Guichard.
Photo courtoisie
Me Mike Diomande a représenté Jacques Guichard.

L’avocat qui a représenté l’homme tétraplégique dans sa bataille judiciaire déplore les longs délais dans les dossiers civils impliquant des victimes.

«Les cas humains, notam­ment ceux qui concernent la condition physique des victimes, devraient être traités en priorité, comme on le fait pour les dossiers familiaux, par exemple», a dit Me Mike Diomande.

Jacques Guichard a intenté une poursuite civile contre son ancien propriétaire en 2009, soit quelques jours avant la fin du délai de prescription de trois ans. Malgré tout, le procès n’a eu lieu que six ans plus tard.

«Son accident remonte à 10 ans. C’est long pour se souvenir des détails et, pour lui, c’était stressant puisqu’il avait beaucoup d’attentes», a ajouté Me Diomande.

Celui qui se spécialise dans les litiges civils avoue avoir été particulièrement touché par le cas de M. Guichard.

«C’est une cause qui va me marquer. Cet homme a presque tout perdu. On se rend compte que la vie ne tient parfois qu’à un fil», a-t-il dit.

«Personne dans la salle du tribunal n’était indifférent quand [M. Guichard] a témoigné des impacts de l’accident sur sa vie», a aussi noté le juge Mark G. Peacock, qui a présidé le procès de plusieurs jours en 2015.