/opinion/blogs/columnists
Navigation

Anticosti : fracturation ou facturation?

anticosti
Photo d'archives

Coup d'oeil sur cet article

Comme dirait Shakespeare, il y a quelque chose de pourri au royaume du pétrole d’Anticosti. Plus le temps passe, plus il s’en dégage une odeur politique qui ne sent pas tout à fait la rose.

Dernier rebondissement en date d'aujourd'hui – Le Devoir rapporte que:

«même si l’habitat du saumon atlantique est protégé en vertu de la Loi sur les pêches du fédéral» (...) le gouvernement Couillard n’a jamais sollicité l’avis de Pêches et Océans Canada avant d’autoriser le prélèvement de millions de litres d’eau dans des rivières à saumon de l’île d’Anticosti. Québec se défend en disant avoir mené toutes les analyses nécessaires pour assurer la protection de cette espèce en voie de disparition.

Le Devoir révélait lundi qu’en vertu des autorisations signées en juin par le ministre de l’Environnement, David Heurtel, Hydrocarbures Anticosti pourra puiser plus de 30 millions de litres d’eau dans des rivières de l’île afin de réaliser les trois premiers forages avec fracturation.  Le gouvernement du Québec, principal bailleur de fonds du projet, a notamment autorisé des prélèvements dans deux cours d’eau qui abritent des populations de saumon de l’atlantique, soient les rivières Jupiter et Sainte-Marie. La Jupiter abrite à elle seule près de 30 % de tous les saumons d’Anticosti. 

Or, l’habitat du saumon est protégé en vertu des dispositions portant sur la protection de l’habitat du poisson de la Loi sur les pêches du gouvernement fédéral.»

***

Cachez cette fracturation que je ne saurais voir...

Bref, pas de fédéralisme asymétrique, ici. Que le silence de Québec...

Et pourtant, cette fracturation hydraulique, le premier ministre Philippe Couillard s’en dissociait lui-même en février dernier, en pleine période de questions. Et ce, en ne mâchant pas ses mots :

«Alors, je vais répéter ce que j'ai dit — et très solennellement — dans cette Chambre : Jamais le délabrement de L'Île-d'Anticosti ne portera ma signature. Jamais l'agression sauvage d'un milieu naturel comme l'Anticosti ne portera ma signature. (...)

Alors, où sont les défenseurs des milieux naturels du Québec, dans cette Chambre? Il n'y a que moi, il n'y a que le Parti libéral du Québec. On va continuer à le faire. L'histoire le retiendra. On a des gens qui sont prêts à détruire un milieu naturel. Pas nous, on va aller de l'avant dans la protection de l'environnement. (...)

Mais je vois que le chef de la deuxième opposition, comme son collègue, n'est pas intéressé à protéger les milieux naturels. S'il n'y en a qu'un, M. le Président, je serai celui-là. (...)

M. le Président, je pense que notre collègue, il faut lui rappeler certaines choses. Ce qui fait problème ici, c'est cette décision franchement impardonnable — impardonnable — d'avoir engagé des fonds publics dans un processus de fracturation hydraulique sur une île comme L'Île-d'Anticosti. Ça, ce n'est pas pardonnable, surtout d'un parti qui comptait, qui compte encore peut-être, des militants environnementaux dans ses rangs. Ça, ce n'est pas acceptable.»

***

Pourquoi s’entêter?

Et pourtant... Son gouvernement va de l’avant sans même consulter le fédéral, même lorsqu’il doit le faire.

Bien des hypothèses circulent bien entendu sur le sujet.

Pour certains, le premier ministre manœuvre habilement pour se sortir, in extremis, du contrat signé en 2014 par le gouvernement Marois avec les compagnies Pétrolia, Corridor Resources et Maurel & Prom dans le but de «confirmer» le «potentiel» pétrolier et gazier de l'île d'Anticosti. Ce contrat prévoyait jusqu’à 115 millions de dollars en fonds publics pour financer la phase exploratoire.

Pour ma part, ma propre hypothèse est celle-ci : le premier ministre manœuvre habilement, mais pour une autre raison stratégique.

Fort probablement favorable au projet pancanadien et controversé de pipeline Énergie Est, M. Couillard gonfle les muscles contre Anticosti pour mieux faire passer éventuellement Énergie Est au sein de l’opinion publique.

L’avenir saura bien nous dire en effet quelle est sa véritable motivation.

***

Un contrat, c’est sacré? Pas vraiment.

Comme justification à cette phase exploratoire par fracturation hydraulique, le premier ministre avance toujours la même réponse : c’est la faute à Pauline Marois qui, comme première ministre, a signé ce contrat qui n’avait aucun bon sens.

Et, en effet, ce fut une des erreurs politiques majeures commises par Pauline Marois lorsqu’elle dirigeait le gouvernement entre 2012 et 2014.

Cette erreur politique, comme je l’expliquais ici, était en fait la résultante inévitable de son parti-pris évident pour la filière gazière et pétrolière.

Au point d’ailleurs où dès janvier 2013, André Proulx - président à l’époque de Pétrolia, s’en exclamait d’admiration : «On voit les positions du cabinet de la première ministre, qui sont foncièrement pour le développement du dossier d’Anticosti et pour le développement pétrolier.»

André Proulx lança même qu’il préférait Pauline Marois à Jean Charest : «Ça va très bien. Je pourrais même vous dire qu’on a une ouverture encore plus grande avec le Parti québécois qu’avec l’ancien gouvernement

Difficile d’être plus clair.

Notons tout de même que c'est aussi sous le gouvernement Charest qu'en 2008, Pétrolia avait obtenu «les permis détenus auparavant par Hydro-Québec».

À l'époque du gouvernement Marois, ce même parti-pris pro-pétrole était d'ailleurs chose commune autant chez ce qu’il est convenu d’appeler l’establishment souverainiste que chez l’establishment fédéraliste.

On y voyait entre autres miroiter un Québec potentiellement riche de son pétrole... qu’il demeure une province, ou pas.

Donc, oui, Philippe Couillard a raison de souligner cette erreur importante de Pauline Marois.

Une erreur dont héritent même aujourd’hui les candidats à la course à la chefferie du Parti québécois. Une erreur embarrassante politiquement et répudiée maintenant par les cinq candidats à la succession de Pierre Karl Péladeau. Y compris même par ceux qui étaient membres du conseil des ministres de Mme Marois.

Par contre, lorsque le premier ministre se cache derrière ledit contrat pour jurer qu’il serait impossible à son gouvernement de le faire annuler sans qu’il n’en coûte trop cher au trésor public - ou encore, qu’une telle annulation enverrais un signal hautement négatif aux entreprises qui font affaire avec son gouvernement -, eh bien, là, cette justification est forte de café.

Si le premier ministre est sincère lorsqu’il condamne à hauts cris la fracturation hydraulique, rien ne l’empêche d’ordonner la résiliation du contrat. Avec pénalités, s’il en faut.

Si le premier ministre est sincère lorsqu’il jure que «jamais le délabrement de L'Île-d'Anticosti ne portera» sa signature et que «jamais l'agression sauvage d'un milieu naturel comme l'Anticosti ne portera» sa signature, le seul geste conséquent avec une telle position est la résiliation du contrat. Point.

Lorsqu'on a les deux mains sur le volant du pouvoir, des déclarations aussi fortes et sans le moindre équivoque commandent des gestes conséquents.

En avril 2014, il y a eu changement de gouvernement. Les libéraux ont repris le pouvoir.

À eux, donc, de changer la position du gouvernement Marois sur la fracturation hydraulique en résiliant ce contrat.

Si le premier ministre ne veut pas de fracturation hydraulique, qu’il accepte alors la facturation qui viendrait avec.

Ce qui, comparé à Bombardier, ne représenterait qu’une minuscule gouttelette dans l’océan du budget du Québec.

Autrement, force sera de conclure que ce qui est en jeu ici, ce n’est pas tant une opposition de principe à la fracturation hydraulique qu’une tactique politicienne visant à préparer le terrain pour mieux «vendre» le projet Énergie Est lorsque le temps en sera venu.