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L’hécatombe du Laurier-Palace (1927)

Chaque semaine, Gilles Proulx et Louis-Philippe Messier décrivent un événement marquant de l’histoire de Montréal. Leur chronique mettra la table aux célébrations du 375e anniversaire de la fondation de la ville

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Ailleurs dans le monde, les folles années 1920 ont pris fin avec le krach boursier de 1929. Pas à Montréal. C’est un certain 9 janvier 1927 que le destin frappe et met abruptement fin à cette décennie frivole.

Dans un des plus anciens cinémas de la ville, le Laurier-Palace, rue Sainte-Catherine Est, dans Hochelaga, à l’angle de Dézéry, près de 250 enfants assistent à une projection du dimanche. Il fait très froid et c’est une belle distraction qu’un film américain: imaginez l’émerveillement enfantin devant la magie de cette nouvelle invention (mal aimée de l’Église, qui y voit un «instrument du diable»). Le parterre est occupé par des adultes. Le jeune public est confiné au balcon et dans les allées.

À cette époque, les films en celluloïd, hautement inflammables, provoquaient relativement souvent des incendies. Mais quelque chose ne tourne pas rond avec les mesures d’évacuation du Laurier-Palace. Une porte refuse de s’ouvrir. Dans la panique, la foule d’enfants s’entasse et s’empile dans une cage d’escalier. Soixante-dix-huit meurent, presque tous écrabouillés par le poids des autres.

Le chercheur Gilles Dauphin décrit ainsi la situation: «La chute ininterrompue d’enfants dans l’escalier du côté a engendré un bouchon humain au premier palier; la masse compacte de bras, de jambes, de têtes et de corps s’élève jusqu’à un pied du plafond. Les enfants s’agitent, crient, pleurent et supplient qu’on les sorte de là.»

Application de la loi

La consternation plonge le quartier, la ville et la province dans une stupeur horrifiée. Dès le lendemain, des dizaines de cinémas et salles de spectacle mal pourvues en sorties de secours sont fermées ou contraintes de se rénover. Après une indifférence quasi totale aux aspects sécuritaire, on applique scrupuleusement la loi.

Le clergé, qui n’aime pas que des cinémas ouvrent le dimanche, en profite pour exiger leur fermeture. Mais le gouvernement d’Alexandre Tasche­reau ne va quand même pas priver les ouvriers de cette distraction abordable. Cependant, le cinéma est interdit aux moins de 16 ans. Cette loi est injuste envers les films souvent innocents (si on les compare à aujourd’hui!) et susceptibles de cultiver l’imagination des enfants. Mais le spectre du Laurier-Palace hante les esprits.

Le deuil national incite la radio à ne jouer que de la musique triste. Des chansons inspirées par les enfants du Laurier-Palace sont alors à la mode. Hercule Lavoie chante ainsi ces paroles pour consoler les mères éplorées:

«Il fallait des anges au paradis

Des chérubins aux blondes têtes

Et c’est pourquoi Dieu vous a pris

Votre bambin, votre fillette,

Consolez-vous, séchez vos pleurs

Ils sont heureux dans un monde meilleur

Il fallait des anges au paradis

C’est votre enfant que le Ciel a choisi.»

La peur extrême des écoles-poules qui empêchent les enfants de jouer au ballon-chasseur, au roi de la montagne ou aux balles de neige, n’est pas étrangère à l’hécatombe du Laurier-Palace.