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Faut-il tout montrer ?

Faut-il tout montrer ?
AFP

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Des corps d’enfants écrasés par le camion meurtrier. Un homme qui est là, devant le corps inerte de la femme qu’il aimait.  Elle aussi assassinée par le terroriste.

Depuis l'ignoble attentat de Nice, les médias présentent l’histoire et l’image de ces gens qui ont été tués par un extrémiste gorgé des discours haineux de l’islamisme radical. 

Lors de ces évènements, ont circulé des images particulièrement violentes, insupportables à regarder pour plusieurs d’entre nous.

Une question revient pratiquement à chacun de pareils évènements.  Faut-il montrer ? Que faut-il montrer ? Faut-il tout montrer ?

La question est ancienne, probablement aussi vieille que l’invention des outils capables de capter et de diffuser des images.

À chaque époque marquée par l’accroissement des possibilités techniques de capter et diffuser des images, ces questions reviennent et se posent avec une acuité constamment renouvelée.

Mais existe-t-il une réponse unique à cette interrogation ?

Est-il possible de répondre de façon certaine à cette interrogation qui se renouvelle à chaque fois qu’on est confronté à l’horreur ?

Qu’est ce qu’il est légitime de montrer ? Qu’est-ce qu’il est légitime de cacher ?

Nous vivons à une époque  où les images de presque tout ce qui se passe sont disponibles. Presque tout le monde est désormais doté d’appareils capables de capter des images sur le vif.

À chaque fois que des images difficiles sont diffusées, revient le débat sur l’opportunité de porter des images aussi insupportables à la connaissance du public.

De part et d’autre, on invoque des discours se réclamant de l’éthique afin de justifier les interdits que l’on réclame à l’égard de la diffusion de ces images.

D’autre part, on invoque aussi des arguments fondés sur l’éthique pour justifier la publication. Par exemple, certains  évoquent que le camouflage des images réelles des tragédies nourrit les théories du complot qui foisonnent sur le net.  En montrant l’horreur, il deviendrait plus difficile d’en nier l’existence.

Dans une société pluraliste, la loi fournit le seul repère légitime pour conclure qu’une diffusion d’une image ne doit pas avoir lieu.   Si la loi interdit la diffusion et que cette interdiction est une limite jugée raisonnable à la liberté d’expression,  l’image ne peut être diffusée.

Par exemple, dans certains pays, l’exploitation indue de la violence peut constituer de l’obscénité au sens de la loi criminelle.  C’est en s’appuyant sur une telle disposition du code criminel canadien que les autorités avaient sévi contre le site qui avait mis en ligne la vidéo montrant le meurtre commis par Magnota il y a quelques années.

Dans certains pays, les tribunaux ont invoqué les préjudices possiblement causés aux proches de la victime pour punir la diffusion de l’image d’une victime.  Mais se fonder sur le seul inconfort de ceux qui se sentent indisposés par la diffusion d’une image constitue un fondement fragile. La liberté de montrer se trouverait limitée par les sensibilités de certains.

En dehors des interdits de la loi, c’est l’appréciation que les uns et les autres peuvent faire de l’opportunité de diffuser ou non l’image qui détermine ce qui sera ou non diffusé.

Selon les valeurs auxquelles on adhère, on trouvera que la diffusion d’une image est acceptable, nécessaire ou légitime.  On pourra au contraire estimer que cela est inacceptable, illégitime et pas nécessaire.

Un média conserve le loisir de décider qu’il publiera ou non telle ou telle image en fonction de sa mission ou de sa politique éditoriale.

De fait, dans les sociétés pluralistes, on constate que les médias ont des appréciations différentes à l’égard de la diffusion de certaines images « difficiles ».

Il faut se réjouir qu’il subsiste un espace au sein duquel des appréciations différentes de l’opportunité de diffuser une image peuvent se manifester.

Mais lorsque certains réclament d’imposer leur propre éthique à tous les autres et décréter que telle ou telle image ne doit pas être publiée, on tombe dans la censure. 

Lorsque de telles revendications ne sont pas soutenues par une règle de droit, cela revient à une tentative d’imposer ses propres valeurs aux autres.

Il ne faut pas céder à ceux qui brandissent leurs discours éthiques afin de proclamer, généralement après coup, qu’il est « inacceptable » de publier telle ou telle image. 

Dans une société pluraliste, il est normal et sain que coexistent différentes conceptions de ce qui est bien ou mal.  Il est normal que coexistent des appréciations différentes de l’a-propos de publier telle ou telle image.

Tenter de décréter, comme le voudraient certains, l’obligation de camoufler certaines images sans prendre la peine d’expliquer au nom de quoi, c’est donner le champ libre à la censure arbitraire.

Évidemment qu’il y a parfois des images difficiles à supporter.  Mais cela ne les rend pas automatiquement illégales.  La décision de les diffuser ou non relève des valeurs de chacun. 

Dans un monde où pratiquement tout peut être diffusé, il revient aux personnes qui choisissent de ne pas voir certaines images de prendre les moyens afin de ne pas y être exposé. 

Raisonner autrement, c’est s’engager dans la pente glissante de la censure fondée sur le jugement de ceux qui s'estiment détenteurs du seul « bon goût ».