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Google ne sait rien

Google ne sait rien

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Débusquons ce mythe pernicieux. Les Google, Facebook et autres NSA n’ont aucune omniscience divine. Ils ne «savent» pas grand-chose sur nous.

Récemment, de nombreux médias d’information à travers le monde se sont enflammés avec des titres comme:

«Voici tout ce que Google sait sur vous» (faux!)

«Google sait tout de votre vie numérique» (encore plus faux!)

«La preuve que Google sait tout de ses utilisateurs» (carrément du délire!)

y a quand même des limites à la naïveté et à la bullshit

Ces titres et autres propos s’avèrent d’autant plus étonnants qu’ils proviennent de journalistes spécialistes du numérique censés comprendre de quoi ils parlent.

Mon activité

Le prétexte de cette excitation médiatique était le lancement par Google de Mon activité: une page vous présentant un historique de chacun des usages que vous avez faits de différents services de Google (moteur de recherche, Gmail, YouTube, Google Maps, Google Actualités, etc.). Si vous utilisez Chrome, l’historique de la navigation web que vous avez faite avec ce navigateur pourra aussi être inclus dans votre page Mon activité.

Mon activité n’est donc qu’une sorte d’aide-mémoire proposé par Google.

En aucune manière, Mon activité ne vous présente l’ensemble des informations que Google détient sur vous. Par exemple, Google n’enregistre pas seulement quels vidéos vous avez visionnés à quels moments sur YouTube. Elle enregistre aussi si vous avez visionné la vidéo en entier ou seulement une ou des portions et pendant combien de temps. Google enregistre aussi quels vidéos et bandeaux publicitaires elle vous a présentés; si vous avez vu les vidéos publicitaires en entier ou les avez écourtées; si vous avez cliqué ou non sur les bandeaux.

De même, Mon activité ne vous présente pas non plus les autres informations que Google a produites à votre sujet, telles les catégories par lesquelles l’entreprise classe ses utilisateurs en fonction des types, fréquences et intensités d’usages, des champs d’intérêt, etc.

Bref, indépendamment de la question philosophique à savoir si un parc d’ordinateurs peut ou non «savoir» quoi que ce soit, Mon activité est bien loin de vous donner accès à «tout» ce que Google détient comme informations sur vous.

Un mythe entretenu

Non seulement ces titres et plusieurs de ces articles sur Mon activité sont trompeurs et mensongers, ils entretiennent un mythe dangereux. Celui d’une omniscience attribuée aux grandes organisations privées et publiques informatisées. Combien de fois avons-nous entendu ou lu que les Google, Apple, Facebook et autres Amazon en savent plus sur vous que votre propre mère? Ou encore que vous ne pouvez rien cacher aux États et à leurs NSA qui savent «tout» sur vous?

Foutaise! n’est pas une exclamation assez forte ici. Alors, allons-y pour bullshit!

Non seulement sommes-nous en présence de contrevérités, mais aussi d’une fabulation qui sert bien certains intérêts commerciaux et comporte des implications politiques.

YouTube, par exemple

Le monde du marketing entretient aussi le mythe de l’omniscience des grandes entreprises commerciales informatisées. Ainsi, la masse d’informations que des Google détiennent sur vous et leur formidable puissance de calcul leur permettraient de, par exemple sur YouTube, vous proposer des vidéos et des publicités ciblées en fonction de vos intérêts et besoins particuliers.

Vraiment?

Je fréquente quotidiennement YouTube depuis des années. J’y fais une large part de mon écoute télévisuelle en direct ou différée. C’est aussi une source régulière de références documentaires et de divertissement.

Outre ma fréquentation de YouTube, Google peut lire un certain nombre de mes courriels ainsi que toutes mes requêtes sur son moteur de recherche et Google Maps, les nouvelles que je lie via Google Actualités, les messages que je publie sur Google Plus, les textes que je fais traduire par Google Traduction, etc. Une masse d’infos à mon sujet.

Mais le mythe sert bien. Il permet de faire gober les prétentions de multiples charlatans commerciaux, industriels, sécuritaires, technocratiques ou autres.

Alors, expliquez-moi pourquoi YouTube m’impose des vidéos publicitaires «pas rapport» comme, par exemple, des produits de coloration pour cheveux féminins. Avec sa «connaissance» de moi et toutes les photos de moi dont elle dispose, Google ne devrait-il pas savoir que je suis homme et chauve?

Pourquoi YouTube me matraque-t-il de vidéos publicitaires de fabricants automobiles? Google ne sait-il pas que je suis un heureux non-propriétaire de voiture depuis un quart de siècle? Et qu’un VUS est bien le dernier type de véhicule que je songerais à me procurer?

Comment se fait-il que je sois plus régulièrement exposé à des publicités d’intérêt pour moi dans des médias de masse (journaux papier, chaînes télé traditionnelles) que sur ces sites censés m’offrir des publicités personnalisées en fonction du profil qu’ils ont fait de moi?

Comment se fait-il qu’avec toutes ces informations sur moi et mon entêtement depuis des années à cliquer le bouton «Pas intéressé» des chaînes et vidéos individuelles proposées, YouTube n’arrive toujours pas à me faire des recommandations intéressantes?

Oui, j’ai visionné une vidéo sur les méthodes éprouvées de protection de sa maison contre les incendies de forêt. Mais je n’ai absolument pas envie ou besoin d’en voir une douzaine d’autres sur exactement le même sujet.

Pas plus que je ne suis intéressé par des chaînes ou vidéos en serbo-croate ou autres langues que je ne connais pas. D’ailleurs, après toutes ces années, j’attends encore que YouTube me recommande des vidéos ou chaînes en français, ma langue maternelle et d’usage...

Il faut comprendre que le profilage fait par ces grandes entreprises est encore très grossier et mécanique. Dans le cas de YouTube, il s’agit surtout de corrélations (rapprochements) entre les informations dont elle dispose sur les vidéos entre elles, sur les utilisateurs entre eux, et les visionnements de quels vidéos par quels utilisateurs. Rien de beaucoup plus.

À un moment, j’avais vu et revue et mise en signets la série complète de vidéos d’une campagne publicitaire sur un produit. YouTube m’a alors inondé de recommandations et publicités portant sur l’entreprise offrant ce produit ou sur des produits similaires. Google ne pouvait pas comprendre que ce qui m’avait intéressé était plutôt comment les créatifs publicitaires avaient visuellement rendu l’idée qu’une proverbiale médaille n’a pas que deux faces, mais bien souvent une douzaine, cinquantaine ou centaine. Concept visuel que j’ai repris dans mon propre travail d’illustration.

Les Google, Apple, Facebook et autres Amazon détiennent des masses d’informations, mais peu de véritables connaissances sur nous. Voilà pourquoi leurs recommandations sont encore si souvent bancales et les publicités auxquelles elles nous exposent, si souvent inutiles.

Mais entretenir le mythe de leur omniscience fait évidemment bien l’affaire des industries de la publicité, du marketing et du traitement de données.

La NSA, par exemple

Comme ce même mythe fait l’affaire du complexe militaro-industriel qui a amené nos pays à gaspiller des fortunes dans des systèmes de surveillance électronique de masse.

L’inefficacité de la surveillance de masse de la NSA n’a pas seulement été dénoncée par des Edward Snowden qui l’employaient, mais par des William Binney qui en avaient conçu les dispositifs, des Thomas Andrews Drake qui en ont dirigé l’emploi et des rapports d’évaluation commandés par l’Administration américaine et le Congrès. Non seulement pas un seul attentat terroriste n’a jamais pu être prévenu par la surveillance électronique de masse, mais des milliards de dollars n’ont pas été investis dans la surveillance ciblée qui, elle, donne des résultats concrets.

Mais le mythe de l’omniscience des services de renseignements continue à être entretenu. On le constate aujourd’hui dans l’exaspération de portions la population française qui ne comprend pas que son appareil d’État ne puisse déjouer toutes les tentatives d’attentats. Pourtant, cette même population avait des attentes plus réalistes en 1985-1986 lorsque le Hezbollah organisait en France jusqu’à cinq attentats par mois, réussis ou déjoués.

Un mythe dangereux

Le mythe de l’omniscience des grands systèmes informatiques commerciaux ou gouvernementaux a des racines profondes, autant dans la psychologie humaine que dans les religions monothéistes. La divinité y est non seulement omnisciente (sais tout), mais nous connaît si personnellement et intimement qu’elle en devient presciente (connaît ce que nous ferons et deviendrons à l’avenir).

Du point de vue de l’orthodoxie religieuse, cette attribution de qualités divines à des machines est évidemment sacrilège, voire idolâtre. Et à l’épreuve des faits, cette compréhension des machines s’avère totalement erronée.

Mais le mythe sert bien. Il permet de faire gober les prétentions de multiples charlatans commerciaux, industriels, sécuritaires, technocratiques ou autres. Il permet de rendre dociles au mystérieux pouvoir total, inévitable, donc indiscutable qui s’exerce à travers ces machines ou l’expertise de l’emploi des machines.

Mais voilà: y a quand même des limites à la naïveté et à la bullshit.