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Travailler au Québec change leur vie et celle de leur famille

Pascal Forest (au centre) est fier de pouvoir compter sur ses travailleurs étrangers, tandis qu’eux peuvent améliorer leur qualité de vie.
Photo Martin Alarie Pascal Forest (au centre) est fier de pouvoir compter sur ses travailleurs étrangers, tandis qu’eux peuvent améliorer leur qualité de vie.

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Pour les Guatémaltèques qui viennent travailler ici, les quatre à cinq mois passés au Québec changent carrément leur vie. Les quelque 10 000 $ rapportés à la maison à la fin de l’été font la différence pour leurs enfants qui pourront choisir entre le génie et la comptabilité plutôt que de faire quelques sous en cultivant du maïs. Le Journal a passé une journée en compagnie de Pascal Forest, producteur de légumes dans Lanaudière et de ses quatre travailleurs saisonniers du Guatémala pour connaître leur quotidien en pleine saison des récoltes.

Bayron Giovani Lopez

Pascal Forest (au centre) est fier de pouvoir compter sur ses travailleurs étrangers, tandis qu’eux peuvent améliorer leur qualité de vie.
Photo Martin Alarie
  • 44 ans, marié, trois enfants
  • 13e année sur la terre

Pour Bayron Giovani Lopez, sa venue année après année au Québec lui permet d’offrir une meilleure qualité de vie à ses deux garçons et à sa fille.

Les deux plus vieux, âgés de 19 et 18 ans, étudient respectivement en génie et en comptabilité, des carrières qui auraient été hors de leur portée si leur père ne passait pas quatre à cinq mois dans la Belle Province.

«On fait 10 $ en une journée là-bas, tandis qu’ici on fait 11 $ de l’heure. Ça fait toute la différence pour nous», souligne-t-il.

M. Lopez vit dans un village situé dans le sud-ouest du Guatemala. Sa femme possède un petit magasin général.

L’homme âgé de 44 ans est un habitué du travail agricole parce qu’il fait lui-même pousser du maïs dans son pays. Les 12 heures par jour au champ à désherber ne l’incommodent pas. Les conditions pour la culture sont même plus difficiles là-bas puisqu’il vit en terrain montagneux.

«Le terrain est plus plat, le travail se fait bien, même s’il fait plus chaud que chez moi. Je peux semer le maïs au Guatemala et le récolter en revenant en novembre. Je profite du meilleur des deux endroits», se réjouit-il.

Joan José Mendez Vasquez

Pascal Forest (au centre) est fier de pouvoir compter sur ses travailleurs étrangers, tandis qu’eux peuvent améliorer leur qualité de vie.
Photo Martin Alarie
  • 34 ans, marié, deux enfants
  • 12e année sur la ferme

L’argent que Joan José Mendez Vasquez vient chercher au Québec chaque année lui permet non seulement de pouvoir offrir un meilleur avenir à ses enfants, mais aussi de simplement mettre un plancher dans sa maison ou de l’agrandir pour accueillir d’autres membres de sa famille.

«J’ai même pu m’acheter un pick-up pour le travail sur ma terre au Guatemala», sourit-il.

M. Mendez Vasquez est lui aussi agriculteur au Guatemala. Il cultive du maïs et du chou-fleur sur sa terre.

Ce qui l’a frappé le plus en venant au Québec, ce sont les milliers de possibilités d’avenir, de projets qui sont offerts aux jeunes.

«Il y a tellement d’options pour les travailleurs et ils ont tout le temps accès à des emplois. Chez nous, il y a peu de chances d’avancement, l’accès au financement est difficile et l’espace pour cultiver est limité. Il y a peu de moyens d’améliorer sa qualité de vie», raconte-t-il.

Et que pense-t-il du fait que les Québécois sont peu nombreux à vouloir travailler dans les champs? «C’est une bonne chose, ça fait du boulot pour nous», rit-il.

Darvin Elias Mendez Vasquez

Pascal Forest (au centre) est fier de pouvoir compter sur ses travailleurs étrangers, tandis qu’eux peuvent améliorer leur qualité de vie.
Photo Martin Alarie
  • 27 ans, marié, un enfant
  • 9e été dans le champ

Darvin Elias Mendez Vasquez, jeune frère de Joan José, est très reconnaissant de la chance qu’il a de pouvoir passer ses étés au Québec.

«C’est l’expérience d’une vie. Nous sommes même déjà allés en visite à Montréal et à Québec. Ce n’est pas un peu de chaleur ou la difficulté du travail qui va me faire perdre cette occasion», souligne-t-il.

M. Mendez Vasquez croit que le sacrifice en vaut la peine, même s’il doit laisser derrière lui son enfant de trois ans.

«Ce n’est pas facile de partir plusieurs mois alors que mon garçon est encore très jeune. Ma femme aussi préférerait que je reste, mais elle comprend que je le fais pour améliorer notre qualité de vie», mentionne-t-il.

Et malgré son jeune âge, son petit garçon commence peu à peu à comprendre pourquoi son père part pour le Canada pendant plusieurs mois. Il essaie même d’en tirer des avantages, rigole M. Mendez Vasquez.

«Il m’a dit qu’il voulait que je lui rapporte une bicyclette. Ce sera mon cadeau en échange de sa patience. Je compte l’acheter ici et je vais la défaire en morceaux pour la ramener chez moi», souligne-t-il.

Luis Ezequel Lopez Alvarez

Pascal Forest (au centre) est fier de pouvoir compter sur ses travailleurs étrangers, tandis qu’eux peuvent améliorer leur qualité de vie.
Photo Martin Alarie
  • 45 ans, marié, cinq enfants
  • 10e année sur la ferme

Luis Ezequel Lopez Alvarez est père de cinq garçons âgés de 7 à 23 ans. Son travail, chaque été au Québec, fait également une réelle différence pour eux, puisqu’ils ont accès à une meilleure éducation.

«Un de mes fils veut étudier comme mécanicien, et pour y arriver, il doit aller au collège. Au Guatemala, je gagne 50 $ à 60 $ par semaine et son école coûte 125 $ par mois. Ce serait vraiment difficile de l’envoyer étudier si je ne venais pas chaque été au Québec», explique-t-il.

Tout comme les autres, il ne se plaint pas de la difficulté du travail, il y prend même un certain plaisir.

Le Journal en a été témoin lors de son passage sur la terre de M. Forest. Les travailleurs font leur besogne dans une atmosphère de camaraderie, discutent et rient ensemble, même s’ils passent 12 heures dans le champ à arracher des mauvaises herbes.

«On aime la vie en groupe. On passe nos soirées à écouter les matchs de soccer ou à jouer dans la cour. On a vraiment une belle entente. Le temps passe vite», insiste-t-il.

 

Pas des «voleurs de jobs»

 

Les agriculteurs doivent d’abord afficher les postes vacants dans les journaux locaux, sur le site de l’Union des producteurs agricoles ou encore sur Emploi-Québec avant de faire leur demande pour avoir recours à des travailleurs agricoles pour la récolte.

Plusieurs producteurs laissent l’annonce en ligne durant plusieurs mois, sans recevoir aucun curriculum vitæ.

La paperasse nécessaire pour recevoir des travailleurs étrangers est énorme. «Je paie une stagiaire pendant un mois à temps plein juste pour remplir tous les papiers et préparer la venue des Guatémaltèques», insiste Alexandre Bastien, de Gazonnière Bastien.

Paie des impôts

Les travailleurs guatémaltèques et mexicains sont payés au salaire minimum ou légèrement au-dessus, autour de 11 $ ou 12 $ de l’heure et paient les mêmes taxes et impôts que les Québécois.

Les agriculteurs se chargent de payer aux travailleurs étrangers leurs billets d’avion, de leur fournir un logis en plus de s’occuper de leur transport pour aller faire leurs emplettes à l’épicerie.

Les travailleurs paient et préparent leur nourriture eux-mêmes. Ils sont couverts par l’assurance maladie du Québec et ont un numéro d’assurance sociale. Ils ont aussi leur 4 % à leur départ.

«S’il y en a un qui a mal aux dents et qui doit aller chez le dentiste, je dois aller avec lui parce que souvent ils ne parlent ni français ni anglais», précise Pascal Forest.

 

Moins de travailleurs étrangers, moins de légumes

 

La venue des travailleurs étrangers est essentielle pour la survie des fermes puisqu’ils viennent occuper des postes saisonniers dont les Québécois ne veulent pas et permettent même la création d’emplois spécialisés en agriculture.

«Sans eux, nous n’aurions plus de produits québécois. Les agriculteurs ont le choix de prendre des travailleurs étrangers ou c’est la faillite ou la fermeture de leurs entreprises», insiste Denis Hamel, directeur général de la Fondation des entreprises en recrutement de la main-d’œuvre agricole étrangère (FERME).

«L’année avant que je décide de m’inscrire au programme de travailleurs étrangers, j’étais sur le point de tout vendre et d’aller jouer de la guitare dans le métro. J’avais perdu pour 50 000 $ de choux-fleurs dans le champ parce que tous mes travailleurs étaient partis avant la fin de la saison», se désole Pascal Forest, producteur de légumes de Lanaudière.

60 heures par semaine

C’est pourquoi quelque 9000 Mexicains et Guatémaltèques viennent prêter main-forte aux agriculteurs pour faire des travaux non spécialisés, le temps des récoltes.

«Si cinq travailleurs guatémaltèques font 60 heures par semaine, il me faudrait trouver 15 Québécois pour combler ces 300 heures», compare Robert Ouellet, d’Agricarrières, une agence de placement de travailleurs agricoles locaux dans la région de Montréal.

Les travailleurs étrangers sont fiables, travaillants et acceptent de travailler de longues heures selon les besoins. Ils sont payés au salaire minimum, un montant raisonnable pour eux, mais qui permet aussi de maintenir les aliments à des prix compétitifs en supermarché.

«Je ne peux pas payer des Québécois à 20 $ de l’heure pour ramasser mes asperges. Plus personne ne va vouloir les acheter au prix qu’elles vont être en épicerie. Les gens vont se tourner vers les asperges du Mexique si les miennes sont trop chères», soutient René Riopel, agriculteur de Lanaudière.

Création d’emplois

La présence de ces travailleurs permet aussi de créer de meilleurs emplois pour les Québécois. «On estime qu’un travailleur étranger crée deux emplois spécialisés, que ce soit agronome, mécanicien agricole, ou des boulots liés à la transformation alimentaire comme la congélation ou la mise en conserve», mentionne M. Hamel.

Le monde agricole est aussi une «machine à créer des chômeurs» sans les travailleurs étrangers. Comme les emplois à combler sont saisonniers, c’est-à-dire qu’ils ne sont nécessaires que durant quatre à six mois, les travailleurs québécois qui ont ces emplois sont souvent en chômage durant la saison morte.

«Ils ne sont pas des voleurs de jobs. Les travailleurs étrangers viennent régler un problème de pénurie de main-d’œuvre et repartent. On ne crée donc pas de chômeurs. De leur côté, ils font des sous et améliorent leurs conditions de vie. C’est donnant-donnant», soutient Alain Jacques, directeur général d’Arimé Canada, une agence de recrutement en main-d’œuvre étrangère.