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Main basse sur la ville

Corruption/Montréal
et ses démons
Sous la direction de
 Pascal Brissette et de
 Mathieu Lapointe
Éditions Leméac
Photo courtoisie Corruption/Montréal et ses démons Sous la direction de Pascal Brissette et de Mathieu Lapointe Éditions Leméac

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Au début des années 1960, le réalisateur communiste italien Francesco Rosi avait lancé un film-choc et impressionnant, Main basse sur la ville. On découvrait l’ampleur de la corruption et comment fonctionnait la mafia de la construction qui avait pris en otage la ville de Naples.

Le Québec a connu, lui aussi, ses heures sombres dans ce même domaine de la construction où le crime organisé a fait la pluie et le beau temps. La Baie-James et ses grands projets hydro-électriques, les installations olympiques, pour ne citer que ces deux grands chantiers, ont déjà fait l’objet d’enquêtes. Qui se souvient que le maire Drapeau avait promis de répondre au juge Malouf qui l’avait sévèrement réprimandé, en lui attribuant la responsabilité de nombreux cas de dérapages, corruptions, copinages et conflits d’intérêts flagrants, mais qu’il ne l’a jamais fait?

Phénomène répandu

Dans la foulée de la Commission d’enquête sur l’octroi et la gestion des contrats publics dans l’industrie de la construction, mieux connue sous le nom de commission Charbonneau, et du dépôt de son volumineux rapport, le Centre de recherches interdisciplinaires en études montréalaises (CRIEM) s’est penché justement sur le phénomène répandu et presque inévitable de la corruption dans l’industrie de la construction. Est-ce un phénomène circonscrit à Montréal et, plus généralement, au Québec? Quels sont les moyens les plus efficaces pour l’enrayer? La corruption est-elle inévitable? Mais d’abord, qu’est-ce que la corruption, s’est-on demandé?

N’avons-nous pas tous été tentés, un jour ou l’autre, d’offrir «un p’tit quelque chose» à un fonctionnaire ou à un supérieur pour accélérer l’étude d’une demande, obtenir une faveur, changer de poste au travail ou effacer une tache à notre dossier? Ça, ce détournement des règles à notre profit, c’est de la corruption. Une corruption à petite échelle, il est vrai, qui a toujours existé, semble-t-il, à tel point que d’aucuns sont prêts à fermer l’œil sur cette pratique si répandue.

Il y a aussi un autre type de corruption, «qui s’exprime par le fait que certains, quand ils sont assez riches, peuvent bénéficier de privilèges en échange de faveurs». Cette corruption introduit «une inégalité de statuts entre les citoyens» et elle est extrêmement dommageable et immorale. Le même phénomène se produit entre pays riches et pays pauvres. Même le gouvernement Harper s’en est vanté à l’époque en affirmant que l’«aide» étrangère serait liée aux intérêts des sociétés canadiennes.

Le professeur Harold Bérubé rappelle que Montréal a été mise en tutelle à deux reprises par le gouvernement de Québec, mais il tient à souligner que ce phénomène de corruption n’est pas l’apanage de Montréal et que d’autres grandes villes américaines et canadiennes ont été affectées par cette gangrène.

Défaillance

Depuis, on a mis en place différents leviers de contrôle, comme l’inspecteur général, le contrôleur général, l’Unité permanente anticorruption et l’Escouade de protection de l’intégrité municipale. «Ces instances disposent-elles d’une indépendance et de pouvoirs suffisants? se demande le professeur Mathieu Lapointe. Dans l’absolu, évidemment, aucune institution n’est parfaitement à l’abri de la sclérose ou de la neutralisation politique, voire de la corruption.» On n’a jamais si bien dit, car, on le constate encore aujourd’hui, plusieurs contrats sont encore attribués à des amis sans passer par tous ces filtres qu’on vient de mettre en place.

Les réflexions des professeurs Laurence Bherer et Sandra Breux sont parmi les plus intéressantes. Loin de voir en Montréal la capitale de tous les vices, ils croient plutôt que la corruption est «le résultat de la défaillance de certains mécanismes et procédures». Et ils s’attardent à démonter un par un les «quatre méthodes de conversion des contrats publics en ressources servant au financement politique». Ils pointent du doigt le peu d’engouement des citoyens pour les élections municipales et la «difficile circulation de l’information politique».

Ce bref opuscule a le grand mérite d’être concis et précis, sans l’appareil universitaire habituel. Les auteurs concluent qu’il faut demeurer vigilants, qu’il reste beaucoup à faire et qu’il faut surtout s’occuper de nos «vraies affaires», en prenant en main l’administration municipale.