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Devenu taupe par vengeance

Se sentant «trahi» par son organisation, Benoît Roberge a vendu des informations aux Hells Angels

L’ex-enquêteur Benoît Roberge­­ a dit avoir commis des actes criminels supposément «tolérés» par son employeur.
Illustration d’archives delfberg L’ex-enquêteur Benoît Roberge­­ a dit avoir commis des actes criminels supposément «tolérés» par son employeur.

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Incarcéré pour avoir vendu des informations aux Hells Angels, Benoît Roberge, la «taupe», est devenu un ripou afin de se venger du SPVM, qui l’avait «tassé» des enquêtes sur les motards.

«C’est une vengeance, inconsciemment, contre mon organisation. J’ai ressenti une profonde trahison lors de ma démotion. Et je n’ai pas accepté ça», a dit l’ex-enquêteur vedette de la lutte contre le crime organisé, hier, devant la

Commission des libérations conditionnelles du Canada­­ (CLCC), au pénitencier de La Macaza où il est détenu.

« J’ai souvent traversé la ligne »

En faisant son mea culpa durant plus de deux heures, le policier retraité a pleuré à chaudes larmes à plusieurs reprises. «J’ai vraiment honte», a-t-il répété.

Il a aussi jeté un autre pavé dans la mare du SPVM en déclarant qu’il avait «commis des crimes» durant ses 28 ans de carrière.

Des délits «tolérés» et «qui faisaient partie de mon travail», a-t-il plaidé entre deux sanglots, en parlant d’une «culture qu’il faut changer».

«J’ai commis des crimes pour faire arrêter des Hells Angels, a-t-il admis sans donner des précisions. J’ai fait des magouilles et fermé les yeux sur des crimes de certaines de mes sources pour les protéger, pour qu’elles me donnent plus de renseignements. J’ai demandé à des informateurs de commettre des crimes. Mais j’étais convaincu que c’était la chose à faire.»

– Vous dites qu’à force de côtoyer des bandits, on devient un bandit? lui a demandé le commissaire Jacques Bouchard.

– Oui, peut-être, a fini par répondre le policier devenu prisonnier en sanglotant. La ligne, je l’ai traversée souvent. J’ai été dans la zone noire, pas juste la grise.

Benoît Roberge
Photo d'archives
Benoît Roberge

Tenu « par les couilles »

Depuis 1995, Roberge était devenu un expert des bandes de motards. Ça en devenait «une maladie» pour lui.

Mais Roberge a eu «un conflit de personna­lités» avec son nouveau patron à la police de Montréal, qui ne prisait pas ses méthodes d’enquête et sa gestion des informateurs du milieu criminel, en 2005.

«Des choses qui étaient correctes avant ne l’étaient plus. Je me suis fait tasser et j’ai mal géré ça. Mais si je suis en prison et que j’ai scrapé ma vie, c’est ma faute.»

Après sa rétrogradation, Roberge est toutefois resté en contact avec le Hells Angel René «Balloune» Charlebois, l’une de ses sources de renseignement. Il a fini par rendre la pareille au motard qui a fait enregistrer une dizaine de leurs conversations compromettantes entre 2012 et 2013.

«Charlebois m’a dit: “Avant, t’avais ma vie entre tes mains, mais là, j’ai la tienne”. Il me tenait par les couilles. J’ai eu peur de tout perdre, j’ai atteint le fond du baril.»

« La prison m’a changé », a juré l’ex-policier

La Commission des libérations conditionnelles du Canada a exaucé le vœu de Benoît Roberge, hier. Dans un mois, il pourra quitter le pénitencier­­ pour continuer de purger sa peine dans une maison de transition.

Roberge y bénéficiera de permissions de sortie pour aller faire du bénévolat­­ dans des organismes communautaires, auprès de personnes démunies et vulnérables, ainsi que pour renouer avec sa famille.

Téméraire devenu « peureux »

Les commissaires Jacques Bouchard et Mark Gold ont réitéré que l’ex-policier avait «jeté le discrédit sur l’ensemble du système de justice» par ses crimes qui lui ont valu huit ans d’incarcération, au printemps 2014.

Mais ils croient Roberge quand ce dernier dit que la prison l’a «changé». À titre d’exemple, l’ex-enquêteur prétend­­ qu’il est «rendu peureux» et «empathique», alors qu’il était un policier «téméraire» et au «gros égo».

«Vous avez été généreux de vos explications­­. Vous avez fait preuve de transparence et d’honnêteté», ont souligné les commissaires, en ajoutant que le risque de récidive était faible.

Isolé dans les Maritimes

Pour assurer sa sécurité en raison de son passé dans les forces de l’ordre, Benoît Roberge a d’abord passé 10 mois «en protection», avec quel­ques autres détenus, au pénitencier de Springhill, en Nouvelle-Écosse, où les services correctionnels l’ont casé, loin du Québec, à l’été 2013.

Il a ensuite été transféré au pénitencier à sécurité moyenne de La Macaza, dans les Laurentides, où sont détenus plusieurs délinquants sexuels, mais peu de bandits liés au crime orga­nisé.

Il y a occupé des emplois tels que commis au ménage et à la bibliothèque. Sa fiche disciplinaire est vierge­­.

Celui qui touche sa pension de retraité­­ du SPVM songe à se lancer dans les affaires. Au pénitencier, il a suivi des cours d’entrepreneuriat sur Télé-Université.

«Mais pour moi, c’est secondaire, à ce moment-ci. Et ce ne sera pas un emploi où je me mettrai à risque», a-t-il assuré.

Ce qu’il a dit

« Je me valorisais à faire des choses à haut risque. Je me sentais comme un joueur de hockey de la LNH. »

« Je haïssais les Hells Angels à mort durant la guerre des motards, que j’ai vécue de A à Z. »

«J’aurais dû sortir de ça (la lutte aux motards) après l’opération Printemps 2001 et passer à autre chose. »

« J’avais même pas besoin de travailler avec ce gars-là (le Hells René Charlebois). »

« Quand M. Charlebois m’a dit qu’il m’avait enregistré alors que je lui demandais de commettre des crimes, je me suis senti coincé. Et j’ai aggravé mon cas en lui donnant des informations. »

« Je lui ai demandé de l’argent (125 000 $) pour payer mes avocats, au cas où je me ferais prendre. Je n’avais pas de problèmes financiers, mais j’avais peur de tout perdre. »

« Les gens que j’ai le plus blessés sont ceux de ma famille, qui m’ont quand même soutenu dans l’épreuve. »

« Ma fille a besoin de son père. »

«Je n’ai pas peur. Je ne pense pas que les Hells Angels veulent s’en prendre à moi.»