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Nourris aux larves

Une entreprise montréalaise souhaite révolutionner l’alimentation des poissons d’élevage

Nourris aux larves
Photo Marie-Ève Dumont

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Une entreprise montréalaise a trouvé un moyen de rentabiliser les mouches agaçantes qui nous tournent autour de la tête l’été: elle utilise leurs larves pour nourrir les poissons d’élevage.

Cette idée s’inscrit dans un mouvement mondial qui vise à nourrir les poissons, les volailles et les porcs avec des produits moins chers et plus écologiques que le soya ou le maïs, par exemple.

«On répète seulement ce que la nature fait depuis des siècles. Plutôt que de vider les océans de petits poissons pour donner à manger au saumon ou à la truite, on peut leur donner ce qu’ils mangent naturellement», résume Gilles A. Bouchard, président de l’entreprise Larvatria.

M. Bouchard travaille depuis cinq ans à monter un dossier pour convaincre l’Agence canadienne d’inspection des aliments (ACIA) de l’autoriser à vendre ses insectes pour nourrir les animaux d’élevage. Il collabore notamment avec des chercheurs de l’Université Laval et des spécialistes du Collège Montmorency.

L’entrepreneur s’est tourné vers la larve de mouche domestique puis­qu’elle ne prend que trois à quatre jours pour arriver à maturité et contient plus de 65 % de protéines.

L’homme d’affaires compte déposer sa demande devant l’agence cet automne.

Sans gaspillage

L’acceptation de son projet pourrait être facilitée puisque la toute première entreprise à produire des insectes pour l’alimentation des animaux d’élevage vient d’obtenir l’aval de l’ACIA la semaine dernière.

Des poulets nourris aux larves de mouche soldat noire pourraient bientôt se retrouver sur les tablettes au Canada, selon Victoria Leung, responsable des opérations et du marketing de l’entreprise Enterra Feed.

L’entreprise de la Colombie-Britannique élève ses insectes avec de la nourriture gaspillée venant des supermarchés et boulangeries.

Ses larves sont déjà vendues aux États-Unis pour nourrir les saumons et les truites et se retrouvent dans de nombreux produits pour animaux de compagnie.

Production industrielle

L’entreprise montréalaise a aussi de grandes ambitions. M. Bouchard souhaite démarrer la construction d’une usine au coût de 17 millions de dollars dès l’an prochain à Saint-Hyacinthe afin de faire une véritable production industrielle de ses insectes.

Son objectif est de carrément remplacer la farine de poisson, faite à partir de capelans, de sardines ou d’anchois, qui est donnée surtout aux saumons et aux truites.

Mais on en retrouve aussi dans l’alimentation des volailles et des porcs.

«Au moins 40 % de ce que l’on pêche est utilisé pour nourrir les animaux destinés à la consommation humaine. On veut offrir une solution de rechange qui se vend au même prix, mais qui est plus durable pour l’environnement. Il faut aussi que ce soit rentable», insiste M. Bouchard.

Pour y arriver, l’entreprise Larvatria nourrit ses larves avec du fumier de vaches laitières.

Les insectes mangent les bactéries et récupèrent les acides aminés qui s’y trouvent.

Le fumier est alors transformé en compost qui peut être revendu pour l’agriculture, en plus des insectes eux-mêmes. L’entrepreneur prétend aussi pouvoir retirer des tonnes de gaz à effet de serre de l’atmosphère.

En effet, comme le fumier ne se retrouve pas accumulé dans des fosses, il n’émet pas de méthane dans l’air.

«Ce fumier a une excellente traçabilité, en plus d’être toujours stable. Le système de contrôle des vaches laitières est très strict, parce qu’on veut qu’elles donnent du lait de qualité. Pas de danger de retrouver des hormones, des antibiotiques ou des métaux lourds dans leurs déjections», affirme M. Bouchard.

Ouverts à goûter aux insectes, mais pas trop souvent

Les Québécois sont prêts à manger des animaux nourris aux insectes, mais pas à retrouver des punaises d’eau géantes ou des larves de mouche directement dans leur assiette, révèle un sondage.

«Une majorité de gens ont déjà mangé des insectes, mais ce n’est le plus souvent qu’une anecdote. Ils sont ouverts à goûter, mais pas trop souvent», résume Louise Hénault-Éthier, docteure en sciences de l’environnement qui effectue des recherches sur l’utilisation des insectes pour traiter les déchets.

Solution

Selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), il faudra augmenter de 70 % notre production de nourriture afin de pouvoir nourrir toute la planète en 2050.

Les insectes, riches en protéines, en bon gras, en vitamines et en minéraux, font partie de la solution, selon bien des experts.

Mais les résultats préliminaires du sondage, mené auprès de 500 personnes en partenariat avec Recyc-Québec, montrent que les Québécois ne sont pas encore prêts à intégrer les insectes dans leur alimentation courante.

La majorité des gens ont déjà essayé ou accepteraient d’essayer de manger des insectes, mais leur intérêt ne va pas encore plus loin. Ils considèrent par ailleurs que les insectes pourraient être une bonne source de protéines pour remplacer la viande.

Apparence dérangeante

C’est leur apparence qui rebute le plus souvent les répondants. Les larves de mouche n’ont pas du tout la cote, et les autres larves, comme les chenilles et ténébrions, sont aussi peu populaires. Mais les sauterelles ou les grillons font moins peur.

«Quand on demande aux gens s’ils mangeraient des insectes frais ou bouillis, les réponses sont moins favorables que si on parle de les réduire en poudre pour les incorporer dans des recettes. Lorsqu’ils ne sont pas visibles, les gens deviennent tout d’un coup ouverts à tous les insectes», précise la chercheuse.

Ces résultats ne sont pas différents de ceux d’autres études menées auprès des gens vivant dans des pays occidentaux.

Les Australiens et les Néerlandais, s’ils devaient manger des insectes, préféreraient eux aussi qu’ils soient mélangés dans un plat ou réduits en poudre, selon une étude menée l’an dernier.

Par ailleurs, les gens ont une plus grande ouverture envers la viande d’animal nourri avec des insectes.

Une très forte majorité des répondants ont indiqué être prêts à manger du poisson nourri aux insectes. Le poulet vient ensuite, puis le porc et finalement le bœuf.

«Les gens sont peut-être plus conscients que les poissons mangent naturellement des insectes dans leur milieu de vie, c’est pourquoi ils sont plus ouverts. Le bœuf est peut-être plus vu comme étant un animal végétarien mangeant de l’herbe. Ils oublient qu’il a lui aussi besoin de protéines», suppose la chercheuse.

Comment les insectes seront élevés chez Larvatria

Étape 1 Les animaux sont nourris sur la ferme et produisent des déjections. Dans le cas de Larvatria, c’est du fumier de vaches laitières qui est transporté jusqu’à l’entreprise. D’autres entreprises dans le monde utilisent quant à elles des aliments qui seraient autrement jetés aux poubelles.

Étape 2 Une fois arrivé à l’entreprise, le fumier est étendu dans des bacs. On y ajoute ensuite les larves d’insectes qui se régalent des bactéries et des acides aminés contenus dans le purin.

Étape 3 Lorsque les larves sont arrivées à maturité, tout juste avant qu’elles se transforment en mouches, elles sont retirées des bacs pour être envoyées au nettoyage.

Étape 4 Les larves sont ensuite séchées à des températures autour de 55 degrés ** et envoyées directement pour nourrir les animaux ou réduites en farine. Le fumier, qui est alors transformé en compost, peut être emballé et vendu.

Protéines contenues dans les insectes et la viande

(grammes de protéines par 100 g du produit frais)

  • Criquets et sauterelles (larves) 14 g à 18 g
  • Chapulines - criquets mexicains (adultes) 35 g à 48 g
  • Vers de farine 14 g à 25 g
  • Mouches domestiques (larves) 38 g à 65 g
  • Criquets et sauterelles (adultes) 13 g à 28 g
  • Vers à soie 10 g à 17 g
  • Grillons 8 g à 25 g
  • Mouches soldats noires (larves) 34 g à 45 g
  • Tilapia 16 g à 19 g
  • Crevettes 13 g à 27 g
  • Bœuf 19 g à 26 g
  • Poulet 16 g à 18 g

10 kilos d’aliments pour animaux permettent de produire

  • 1 kilo de bœuf
  • 3 kilos de porc
  • 5 kilos de poulet
  • 9 kilos d'insectes

Sources: FAO, Enterra Feed et Larvatria

Autres entreprises dans le monde qui élèvent des insectes pour nourrir les animaux

Enterra Feed

Canada

  • Élevage de mouches soldats noires
  • Nourries avec des denrées alimentaires gaspillées venant notamment des supermarchés et des boulangeries

EnviroFlight

États-Unis

  • Élevage de mouches soldats noires
  • Nourries avec de la drêche de bière (résidu de l’orge qui a servi à fabriquer de la bière)

Ynsect

France

  • Élevage de scarabées et mouches
  • Nourris avec des denrées alimentaires gaspillées

Agri Protein

Afrique du Sud

  • Pionnier dans le domaine
  • Élevage de mouches domestiques
  • Nourries au sang de poulet

Yunnan Insect Biotech

Chine

  • Élevage de mouches domestiques
  • Nourries avec des déjections de porc

 

► Pour participer au sondage sur la consommation d'insectes : https://docs.google.com/forms/d/e/1FAIpQLScRQz2C0P9YYqSIqi6NFzaHKx2OlhcXAH3xXK4fu1YaXwfRQw/viewform