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Salaire ou revenu minimum ?

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Automatisation, climat et autres disruptions économiques forcent à discuter le revenu universel. Nous faut donc obtenir leçons de l’expérience Mincome.

L’idée d’un salaire minimum au seuil symbolique de 15 $ a le vent dans les voiles, non seulement au Québec, mais à travers en l’Amérique du Nord.

L’Alberta et l’État de New York sont déjà engagés dans une augmentation graduelle du taux horaire minimum pour atteindre les 15 $ vers 2018. Pour la populeuse Californie, ce sera 2022.

La cible des 15 $ est aussi un enjeu des prochaines élections états-uniennes tant au niveau fédérale qu’à celui des États. Le 15 $ fait désormais partie de la plateforme démocrate d’Hillary Clinton. Quant à Trump, il a changé d’idée sur le sujet une fois par mois en moyenne durant la dernière année : ses positions oscillent entre le soutien au 15 $ et l’abolition pure et simple du salaire minimum.

Au Québec, diverses organisations intéressées pas la lutte contre la pauvreté, des centrales syndicales, Québec Solidaire, le Parti québécois et des personnalités comme Alexandre Taillefer mènent campagne. Du côté du gouvernement libéral, il semble qu’on est encore à la recherche d’un consensus dans le camp ministériel.

Je ne peux m’empêcher de penser au proverbial général qui prépare son armée pour la guerre passée plutôt que celle à venir

Oui, c’est bien question de « décence » qu’un travail à temps plein puisse offrir un revenu suffisant pour échapper à la pauvreté. Oui, il est aussi plausible qu’un meilleur salaire minimum améliorait notablement les finances de l’État en augmentant ses entrées de taxes et diminuant ses dépenses de soutien de revenus, de santé et de services sociaux. Un salaire minimum décent est souhaitable en effet.

En outre, le salaire minimum a l’avantage d’être une institution familière. C’est une législation relativement simple. La mesure possède une longue histoire dans de nombreux pays. Nous avons aussi les outils statistiques pour calculer une augmentation et estimer ses effets sur diverses catégories d’individus et d’entreprises, les revenus de l’État, les couts des éventuelles mesures de mitigation, etc.

Le bon remède pour notre temps ?                                                             

Sauf qu’en suivant ce débat public, je ne peux m’empêcher de penser au proverbial général qui prépare son armée pour la guerre passée plutôt que celle à venir.

Car nous sommes au 21e siècle. Le capitalisme industriel du 20e siècle n’est plus. L’actuel capitalisme financier est en crise. La persistance de faibles taux de croissance dans les sociétés développées appelle des bouleversements structurels majeurs de l’économie.

Or à l’horizon, s’amassent aussi d’autres forces susceptibles de déchainer ensemble une tempête parfaite. Non seulement une large proportion des emplois existants seraient alors balayés. Les idées mêmes d’emploi et de salaire telles que nous les concevons encore aujourd’hui le seraient aussi.

Il y a d’abord l’automatisation. Un Alexandre Taillefer peut bien payer ses chauffeurs de taxi 15 $ de l’heure et réclamer un salaire minimum semblable pour tout le monde. L’entrepreneur ne peut ignorer que d’ici dix ans, de très nombreux chauffeurs de taxi seront probablement remplacés par des véhicules taxis autonomes. Et c’est loin d’être le seul type d’emploi menacé. Une étude récente du Brookfield Institute for Innovation + Entrepreneurship estime que 42 % des travailleurs canadiens sont à haut risque d’être touchés par l’automatisation dans un avenir rapproché. Les domaines les plus menacés se retrouvent dans la vente au détail, les services administratifs, la restauration, le travail à la caisse et le camionnage.

La globalisation continuera à faire déplacer les emplois d’une région à l’autre.

Les changements climatiques et la transition énergétique vont aussi apporter leurs lots de bouleversements. Ici, disparition d’industries liées à la neige. Là, multiplication des besoins de main-d’œuvre dans de nouvelles formes d’agriculture durable. De nombreuses industries seront impliquées.

À l’horizon, s’amassent des forces susceptibles de déchainer ensemble une tempête parfaite

Les nouvelles formes de consommation s’annoncent également disruptives. De plus en plus en ligne. De plus en plus centrée sur l’usage ponctuel d’un bien plutôt que sa possession individuelle. En effet, à quoi bon payer si cher pour être l’unique propriétaire d’une auto garée 95 % des heures de la semaine ? Ou d’une tondeuse, 99,9 % des heures de l’année ? Plusieurs secteurs de la fabrication et de la vente au détail seront lourdement affectés.

Le travail lui-même se transforme. La pige, les emplois à durée déterminée par projet, la vogue des start-ups et de l’auto-entrepreneuriat rendent caducs le concept de salaire et la pertinence de programmes comme l’assurance-emploi.

Personne ne s’entend à savoir si, au final, les emplois perdus dans ces tourmentes seront ou non remplacés par de nouveaux. Ni même à savoir les nouvelles activités productives qui émergeront seront rémunérées par un salaire, une autre forme de revenus ou pas du tout. La seule chose relativement sure est que des masses de nos concitoyens seront affectées par des transitions professionnelles involontaires plus ou moins longues. Plusieurs fois au cours de leur vie dans bien des cas.

Un autre remède

À gauche comme à droite, parmi les élites économiques, dans le monde politique et dans les milieux intellectuels, on s’inquiète de ce qui se pointe à l’horizon. Et on considère de plus en plus l’intérêt, voire la nécessité, d’explorer l’idée de revenu de base, universel et inconditionnel.

Ce revenu de base pourrait assurer un filet de sécurité universel pour les individus et un minimum de volume de consommation dans l’économie. Un revenu de base impliquerait l’élimination de plusieurs programmes gouvernementaux couteux. Il faciliterait chez les individus la mobilité professionnelle et sociale, la formation permanente et le recyclage professionnel, l’entrepreneuriat. Il augmenterait la capacité des entreprises commerciales et services publics de se transformer et d’innover.

Un revenu de base permettrait éventuellement de partager la richesse produite par des robots qui remplaceraient un grand nombre d’humains qui se rabattraient alors sur des occupations utiles — entraides, arts, sciences, socialités ou autres —, mais sans employeur pour défrayer un salaire.

Le premier ministre Couillard déclare aussi jongler avec l’idée d’un revenu minimum de base. Cette idée qui devrait interpeler également plusieurs de ses ministres (et leurs vis-à-vis des partis d’opposition et dans la société civile). Songeons notamment à Dominique Anglade, ministre de l’Économie, de la Science et de l’Innovation et ministre responsable de la Stratégie numérique (en cours d’élaboration). Songeons aussi aux Pierre Arcand, ministre de l’Énergie et des Ressources naturelles, et David Heurtel, ministre du Développement durable, de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques, qui élaborent aussi des plans pour « un virage historique permettant au Québec d’entrer dans l’économie du 21e siècle. »

En fait, cette idée nous interpelle tous.

Sauf qu’un revenu de base constitue une innovation sociale majeure. Complexe. On comprend mal quelle serait la meilleure manière de l’introduire. On comprend mal quels pourraient en être les effets et implications concrets dans un contexte socioéconomique particulier.

Voilà pourquoi plusieurs pays tentent ou prévoient des expérimentations à diverses échelles. Il y a même des entrepreneurs de la Silicon Valley qui financent privément leurs propres petites expériences.

Précieuse expérience oubliée

Or au Canada, nous avons déjà conduit dans les années soixante-dix l’une des plus grandes expériences jamais tentées. Il s’agit du programme Mincome. Pendant plus de quatre ans, près d’un demi-million de Manitobains ont reçu différentes variantes d’un revenu de base inconditionnel au lieu des programmes de sécurité sociale existants (assurance-emploi, aide sociale, etc.).

En dollars de 2016, l’expérience a couté l’équivalent de 80 millions. Mais ayant été suspendue par le gouvernement fédéral, elle n’a jamais produit aucun rapport final. La montagne de données produites durant quatre ans dort dans des salles d’archives de l’Université du Manitoba. Seules quelques études ponctuelles ont été produites sur l’initiative de quelques universitaires.

Temps de recueillir les fruits des investissements que nous avons faits au milieu des années 1970 afin de préparer notre futur dans le 21siècle

Mais déjà ces rares résultats sont fascinants. Par exemple, la réduction de 8,5 % des hospitalisations ainsi que des diminutions notables d’accidents de travail et de la route, de violences domestiques avec blessures, des abandons et échecs scolaires, des consultations psychiatriques.

Compte tenu de nos besoins de connaissances sur le revenu minimum de base et de la manne de données déjà produites, les gouvernements fédéral et provinciaux (notamment celui du Québec) doivent commander des études exhaustives sur les résultats programme Mincome ainsi que sur les leçons à tirer de cette expérience et d’autres similaires ailleurs dans le monde.

Il est temps de recueillir les fruits des investissements que nous avons faits au milieu des années 1970 afin de préparer notre futur dans le 21siècle.

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