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Le BAPE est-il encore crédible?

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Un titre d'article trompeur et inapproprié

Le 23 juillet 2015, sous la plume du journaliste André Dubuc, La Presse publiait un article intitulé: «Le Bape est-il encore crédible?». Très gros comme titre et lourd de conséquence. Encore un papier idéologique qui dénigre nos instruments collectifs supposément inefficaces, tatillons et coûteux. Un article qui prône pour un État moderne libéré de toute réglementation et cédé au privé avec ses lois naturelles du marché. Le marché découle de lois naturelles alors que l'État est contre-nature, une création artificielle et diabolique dont aujourd’hui seuls des socialistes retardés et des communistes attardés se font les défenseurs. Moi, j'aurais plutôt intitulé l'article: «Le journaliste est-il crédible?»

Alors, d'après vous, qui remet supposément en question la crédibilité du BAPE selon les prétentions de l'article, que je qualifie du genre infopub? La population? Les groupes environnementaux? Les travailleurs? Mais non, c'est seulement et uniquement l'Association patronale des compagnies minières du Québec (AEMQ). Alors, pour le journaliste de La Presse, si le patronat est contre, et seulement lui, il faut donc remettre en cause non seulement son utilité, mais aussi sa crédibilité, d'où la justification du titre de son article. Vraiment désespérant.

Au moins, Le Journal de Montréal du 21 juillet 2015 a choisi un titre plus juste en intitulant l’article ainsi: «L'industrie minière accuse le BAPE de partialité». Je suppose que le patronat et ses universitaires à qui il commande des études bien rémunérées sont des modèles d'objectivité parfaite? Ben oui, le C.D. Howe Institute, le Conference Board et le Fraser Institute sont au-dessus de tout soupçon, même s'ils sont financés et dirigés par des représentants du privé.

Alors pourquoi le BAPE n'est-il supposément pas crédible?

Et ben parce que le BAPE a osé nommé l'ex-journaliste écologiste du Devoir, le réputé Louis-Gilles Francœur, à titre de vice-président de l'organisme gouvernemental. Comme monsieur Francœur, le premier journaliste à temps plein spécialisé en environnement au Québec, posait un regard indépendant et critique sur les tenants et aboutissants pour la santé de notre environnement de tout projet privé et public, ça en a donc fait donc un journaliste partiel et qui manque de rigueur. L'industrie minière aurait préféré la nomination au BAPE de personnes crédibles et rigoureuses comme Jean Charest, Pierre-Marc Johnson et, pourquoi pas, Nathalie Normandeau? Tiens, Mike Ward, tant qu'à y être. Conseil au jeune et excellent journaliste en environnement du Devoir, Alexandre Shields: tu ferais mieux de changer rapidement d'attitude et te rapprocher professionnellement du patronat et des politiciens si tu veux plus tard hériter d'une bonne job et être affublé de titres honorifiques. Ne fais pas surtout comme moi qui a mis une croix sur un bel avenir.

L'industrie minière préférait Pierre Renaud: lui y connaît ça

Coup de tonnerre au mois d'octobre 2012, le Parti québécois congédie Pierre Renaud, alors président du BAPE. Le patronat l’adorait pour sa grande souplesse, sa capacité d'adaptation et pour son gros bon sens pragmatique. En voilà un pour qui les vraies affaires primaient sur le superflu environnemental. Oh que Monsieur Renaud a été blessé dans sa dignité lors de son limogeage par la ministre péquiste d'alors des Ressources naturelles Martine Ouellet, qu'il a accusée de se prononcer sur des choses qu’elle ne connaît pas. Lui connaît ces choses, et je dirais même toutes les choses.

Vous le savez mes amis, les gros bureaux d'avocats et de comptables sont des spécialistes en lobbying camouflé, qui ont à leur emploi plusieurs ex-politiciens et même plusieurs ex-premiers ministres comme Lucien Bouchard, Jean-Charest, Pierre-Marc Johnson, Bernard Landry et Jean Chrétien, et qui sont des experts en évasion fiscale dans les paradis fiscaux réservée aux dignes représentants de la haute société. Et ben, après avoir été largué par le Parti québécois, monsieur Renaud s'est joint alors au cabinet d'avocats McCarthy Tétrault. Il en a alors profité pour prétendre que ce sont les groupes écologistes qui mènent au Québec (on a déjà entendu la chanson) et pour suggérer aux patrons du privé de s'acheter des articles de journaux et par ricochet de s'offrir des journalistes pragmatiques et cartésiens: «L'ancien président du BAPE se rallie à l'industrie minière. Pierre Renaud fustige ceux qui l'ont limogé et suggère aux industriels d'investir les médias pour se faire entendre» (Le Devoir, 14 mars 2013). Investir «davantage» les médias s'entend. Un autre qui, dans le temps de le dire, vire son capot de bord, ayant enfin retrouvé la raison. En passant, Jean Charest est aussi à l'emploi des avocats McCarthy Tétrault et aussi consultant pour TransCanada qui veut gros pipeline au Québec afin d'y acheminer le pétrole polluant des sables bitumineux de l'Alberta.

Le transfuge carbure aux fonds publics

Vraiment, le ridicule ne tue pas. Au mois de mai 2013, payé à même des fonds publics, voilà que la société d'État Investissement Québec embauche à gros prix le même Pierre Renaud afin d'aider la compagnie Mine Arnaud à préparer sa présentation devant le BAPE, son ancien employeur. Mine Arnand est détenue aux deux tiers par Ressources Québec, une filiale d'Investissement Québec. Me semble que par simple respect pour la population, Investissement Québec aurait pu engager quelqu'un d'autre que ce faire-valoir, surtout après ce qu'il a déclaré au mois de mars 2013. Peu importe l’allégeance aux différents partis politiques, ce sont tous des copains qui ne se tiennent pas rigueur entre eux. Monsieur Renaud a déjà été pardonné pour ce qu'il a dit et fait antérieurement. Imaginez la stupidité de toute l'affaire: avec des fonds publics et aux gros tarifs horaires de McCarthy Tétrault, l'État embauche Pierre Renaud pour aider Mine Arnaud à présenter son argumentaire devant le BAPE, un autre organisme public.

L'office national de l'énergie (ONE), lui est crédible

Voilà, pour le patronat et le journaliste de La Presse, André Dubuc, l'ONE est un modèle de crédibilité et de rigueur, détenteur de la science infuse, car cet organisme fédéral de réglementation en énergie a fait tout le contraire du BAPE qui a embauché l'ex-journaliste du Devoir Louis-Gilles Francœur trop enclin, selon les boss, à remettre en question les «preuves» et les «démonstrations» environnementales patronales des projets issus du privé et à soulever des réserves sur les supposés bienfaits et retombées des politiques gouvernementales mises sur place par les gouvernements. C'est pas gentil de se comporter ainsi. Louis-Gilles doit être socialiste.

Première preuve indubitable de la très grande crédibilité de l'ONE: «Harper place un ex-lobbyiste des pipelines à l'ONE» (Le Devoir, 11 août 2015). Il s'agit de Steven Kelly, un consultant de la société pipelinière Kinder Morgan. Y'a rien là. Faut savoir que quand les organismes publics, les sociétés d'État, les commissions et les comités gouvernementaux sont paquetés de gens provenant du privé et d'ex-politiciens et d'universitaires affranchis, c'est tout à fait correct et même exemplaire. Même en politique, les candidats vedettes et supposément crédibles proviennent nécessairement du privé.

Deuxième preuve de la rigueur et de l'indépendance de l'ONE: «Le projet Énergie Est rattrape Charest. L'ONE s'excuse d'avoir caché des informations sur une rencontre avec l'ex-PM, alors consultant» (Le Devoir, 6 août 2016). Charest, comme Pierre Renaud, est associé au gros cabinet d'avocats McCarthy Tétrault et est consultant pour TransCanada qui veut construire, comme je l'ai dit, un énorme pipeline au Québec afin d'y faire couler le pétrole sale de l'Alberta pour fins d'exportation.

Alors monsieur Jean Charest, toujours égal à lui-même, a exigé une rencontre privée, qu'il a facilement obtenue, à ses bureaux à Montréal, avec le président de l'ONE, Peter Watson et des commissaires Jacques Gauthier et Lyne Mercier afin de les «sensibiliser» aux mérites du pipeline Énergie Est. Rencontre qui va à l'encontre des règles d'éthique internes de l'ONE. Bah, l'éthique, c'est pas ça qui va créer de la richesse que déclarent certains. Pas question pour le privé d'exiger le congédiement des trois représentants de l'ONE qui ont rencontré en secret le consultant de TransCanada Jean Charest, une personne très crédible et très rigoureuse. Jean Charest, ce n'est certainement pas Louis-Gilles Francœur. C'est drôle, le Conseil du patronat n'a pas remis en question la crédibilité de l'ONE. Un article de journal intitulé: «L'ONE est-il encore crédible?» aurait été de mise. Me semble.

La commission libérale sur la fiscalité est aussi très crédible

En juin 2014, Philippe Couillard et Carlos Leitao, fraîchement élus à la tête du Parti libéral du Québec, commencent alors leur exercice du démantèlement de nos services publics au profit des affairistes en mettant en place la Commission d'examen de la fiscalité québécoise pour lui servir de paravent afin de remettre en question les fondements et les mythes du régime fiscal du Québec. La belle affaire.

Une autre commission libérale hautement crédible, comme celle de la Commission sur la révision des programmes de Lucienne Robillard, puisque Couillard et Leitao ont nommé comme président l'universitaire Luc Godbout, celui dont les recommandations sont toujours identiques à celle du patronat et qui veut instaurer une taxe de vente, pas sur les transactions financières comme en Europe, mais sur les aliments. Rien de moins. Taxer les aliments, c'est intelligent qu'il a dit. Pour épauler ledit président, le PLQ a nommé des personnes absolument indépendantes et intègres, peut-être même un peu trop à gauche, comme membres de la commission pour réviser nos politiques fiscales: Dana Ades-Landy, vice-présidente à la Banque Scotia (banques, évasion fiscale et paradis fiscaux vont évidemment de pair); Danièle Milette, fiscaliste, ex-associée chez Deloitte (comptables, évitement fiscal et paradis fiscaux riment bien ensemble); Luc Villeneuve, FCPA (un libéral notoire et collecteur de fonds), président au Québec du bureau international de comptables Deloitte et aussi Yves St-Maurice, économiste en chef adjoint au Mouvement Desjardins (la banque Desjardins devrions-nous plutôt dire). Des commissaires qui proviennent du privé, c'est parfait, eux qui privilégient en tout temps le bien commun et la satisfaction de l'intérêt général de la population plutôt que les intérêts particuliers de la caste supérieure.

À cette commission sur la fiscalité, naturellement pas de représentants de groupes citoyens, de syndicats, d'associations étudiantes, de mouvements écologistes, etc., toutes des personnes qui comme Louis-Gilles Francœur du BAPE ont une très vilaine attitude. Des empêcheurs de tourner en rond et des emmerdeurs, quoi! Je n'ai vu aucun reportage dans les médias remettant en question l'indépendance, la crédibilité et la rigueur des deux dernières commissions libérales sur la révision de la fiscalité (Luc Godbout) et sur la révision des programmes sociaux (Lucienne Robillard) qui ont servi de prétextes au PLQ de Philippe Couillard pour appliquer, sans retenue, et en ne tenant pas compte des conséquences pour la population ordinaire, de ses odieuses mesures d'austérité qui ont toutefois privilégié l'élite. Pourtant, on aurait dû avoir droit à au moins un texte, rédigé par un journaliste le moindrement critique, qui aurait pu s'intituler: «Les commissions libérales dirigées par Luc Godbout et Lucienne Robillard sont-elles crédibles?». Sur le rapport de la commission Godbout, on apprend que: «La Chambre de commerce de Montréal appuie dans sa globalité (sic) le rapport.» (La Presse, 4 septembre 2015). Je vous l'ai dit: Luc Godbout et le patronat sont en parfaite symbiose.

D'autres exemples de crédibilité absolue

J'espère que vous commencez à comprendre. Si oui, il est à peu près temps. Tiens juste pour voir si vous avez bien pigé et bien intégré la matière, je vais vous faire passer un petit examen de compréhension. Pour chacune des situations suivantes, vous allez me dire si c'est crédible et rigoureux ou pas. Servez-vous comme point de référence les cas du BAPE, de l'ONE et de la commission libérale sur la fiscalité que j'ai mentionnés précédemment dans mon texte :

-«Environnement. Leçon d'opacité pour grandes entreprises. Le Conseil patronal de l'environnement montre à ses membres comment éviter de révéler des données délicates» (Le Devoir, 27 février 2015). Révéler des données délicates au BAPE, à l'ONE et à la population par exemple. Demande patronale crédible ou pas selon vous?

-«Une conversation publique sur les mines financée par le lobby minier» (Le Devoir, 8 décembre 2011). N'oubliez pas, financée par le patronat et non par les syndicats. Crédible et appropriée ou pas? Peut-on classer cette initiative à titre de geste philanthropique?

-«Un Conseil de la fédération commandité. Plusieurs entreprises financent la rencontre des premiers ministres provinciaux» (Le Devoir, 21 juillet 2016). Le Conseil de la fédération, une création émanant de nul autre que «l'éthicien» Jean Charest. Crédible ou pas? Risque de collusion et de corruption ou pas?

-«Pierre Arcand choque les écologistes. Le ministre était de la soirée organisée par TransCanada lundi» (Le Journal de Montréal, 11 septembre 2014). Pierre Arcand a seulement choqué les écologistes et pas du tout le privé et les élus libéraux. De toute façon, les écolos comme les syndicaleux sont toujours contre les initiatives de nos entrepreneurs, qui risquent même leur vie, pour mieux créer de la richesse. Le ministre des ressources naturelles à un cocktail tenu dans un chic hôtel et financé par TransCanada, est-ce que ça pose un quelconque problème de crédibilité?

-«Musée des sciences et de la technologie du Canada. Une exposition sur les sables bitumineux financée par le lobby» (Le Devoir, 29 septembre 2011). L'industrie pétrolière, bancaire, pharmaceutique, toujours le cœur sur la main et prête à financer généreusement (déductible d'impôt) toutes les bonnes causes qui en valent la peine. Vont-elles aller jusqu'à souscrire aux campagnes de financement de Nathalie Normandeau et de Mike Ward? Y'a-t-il là un conflit d'intérêts flagrant ou pas?

Bon, si vous avez répondu «hautement crédible et rigoureux» à chacun des cas soulevés ci-dessus, ça veut dire que vous avez réussi le test de compréhension portant sur ce qui est pertinent, fiable, éthique et compétent. Bravo. On peut dorénavant dire que vous êtes une personne crédible...

Une dernière drôle, mais pas drôle pantoute

«Pétrole et gaz. La réputation du Québec est mise à mal». Tel était le titre d'un article du journaliste Martin Croteau paru dans La Presse du 6 février 2016. Philippe Couillard émet, pour la galerie seulement, quelques réserves hypocrites sur l'exploitation du pétrole et du gaz de schiste et voilà que le patronat joue le jeu et feint de s'alarmer. Naturellement, certains médias et certains journalistes embarquent dans ce vaudeville burlesque afin de faire peur au monde en les aliénant. On connaît trop bien la chanson.

Alors, par qui donc, la réputation du Québec serait mise à mal selon le journaliste de La Presse? Et ben, par un banquier de Toronto. Ayoye! Si un banquier de Toronto l'affirme, on doit donc conclure que la réputation du Québec est mise à mal. C'est l'argent et rien d'autre qui établit la réputation d'un pays. Pas la sauvegarde de l'environnement et pas des conditions de travail décentes, non la liberté de l'argentier de tout faire comme il le veut et quand il le veut. Je me demande bien ce qui a motivé le journaliste, dans son enquête professionnelle, à choisir et à interviewer Andy Gustajtis, un banquier de Toronto de la firme D&D Securities et aussi, afin de compléter son investigation, la présidente de la Fédération des chambres de commerce du Québec, la très «progressiste» Françoise Bertrand, les présidents des petites pétrolières québécoises, Pétrolia et Junex, qui carburent aux fonds publics étant incapables d'attirer des investissements étrangers, comme Bombardier et la Cimenterie McInnis d'ailleurs. Ah oui, il y a eu l'universitaire de service, l'économiste de l'UQAM Patrick Gonzalez. Du monde qui pense pareil et qui fait l'unanimité. En passant, je dis ça juste comme ça, le journaliste n'a pas jugé pertinent d'interviewer des gens qui pensent différemment du patronat?