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Le mendiant jacasseur s’éteint en douceur

L’itinérant avait son réseau d’amis avec qui il adorait discuter à l’angle des rues Amherst et Viger

Un automobiliste a déposé cette photo en l’honneur de Claude Bolduc à l’intersection de la rue Amherst et de l’avenue Viger, où le mendiant était installé depuis 10 ans.
Photo Martin Chevalier Un automobiliste a déposé cette photo en l’honneur de Claude Bolduc à l’intersection de la rue Amherst et de l’avenue Viger, où le mendiant était installé depuis 10 ans.

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Quand Claude Bolduc a su qu’il allait mourir, il a donné une lettre à tous ceux qu’il considérait comme ses amis ou, comme il l’a écrit, ceux qui donnaient «un certain sens» à sa vie.

«Je tenais absolument à vous dire, avant mon départ définitif, toute ma gratitude et mon profond respect! Je pleure, vous vous en doutez bien, du profond regret de partir. J’aime la vie!» a écrit l’homme de 71 ans.

M. Bolduc, surnommé Papi, était depuis 10 ans un visage familier au coin de la rue Amherst et de l’avenue Viger. De 6 h à 10 h, l’homme originaire de Beauce était là pour mendier, mais surtout pour parler aux gens.

«Parfois, je passais et je lui disais: “Bon, Claude, on se parle à mon retour”, car il y avait cinq personnes en même temps qui lui parlaient», raconte Antonio Larrivé, un passant qui a entretenu avec le mendiant des liens d’amitié durant huit ans.

En avril, Claude Bolduc a été frappé par un cancer du poumon et du cerveau. Sa santé s’est rapidement dégradée. Il a passé son dernier mois au coin, en fauteuil roulant.

Après sa mort le 24 juillet, l’Accueil Bonneau a mis une chaise commémorative sur son coin de rue pour expliquer sa disparition.

Le directeur général de l’Accueil Bonneau, Aubin Boudreau, a déposé une chaise commémorative à son coin.
Photo Frédéric Lacroix-Couture
Le directeur général de l’Accueil Bonneau, Aubin Boudreau, a déposé une chaise commémorative à son coin.

«Il s’est assis sur une de ces chaises-là pendant des années en venant manger à l’Accueil Bonneau», explique le directeur général de cet organisme, Aubin Boudreau.

Certains passants ont aussi déposé des fleurs sur la chaise et une photo de lui. Sur cette dernière, on peut le voir en train de mendier, la main tendue dans une voiture.

Sa sœur Solange Bolduc y a aussi accroché une lettre où elle remercie tous les passants qui lui parlaient.

«Sans vous, “Amis du Coin”, Claude serait décédé bien avant ce 24 juillet 2016 », a-t-elle écrit.

Celle-ci a organisé des funérailles pour M. Bolduc, à la chapelle Notre-Dame-de-Lourdes, dans le Quartier latin, aujourd’hui à 10 h.

Bien avant d’être connu comme mendiant, Claude Bolduc était reconnu pour être un «bon travailleur», dit sa famille. Il a travaillé plus de 30 ans pour Kimberly-Clark, en Ontario, avec de la machinerie lourde.

Grand voyageur

Selon sa famille, il voyageait partout en Europe, possédait une maison qu’il avait construite lui-même et un avion.

Il a même eu le privilège de piloter pour le premier ministre de l’époque, Robert Bourassa. Ce dernier avait manqué son vol et M. Brochu avait accepté de le conduire à son rendez-vous.

À 60 ans, ce benjamin d’une famille de neuf enfants a décidé de tout vendre en Ontario et de partir à Montréal. Depuis qu’il avait pris sa retraite, il se sentait seul.

Avec l’argent de sa pension, il a pris un appartement de la rue Plessis, dans le Village gai. Son chat, Chipou, lui a tenu compagnie jusqu’à sa mort.

«Claude a traîné toute sa vie, tel un fardeau lourd, une enfance endeuillée», a écrit sa sœur dans la lettre déposée sur la chaise commémorative. Selon elle, les douloureux souvenirs de son passé d’orphelin maltraité l’ont amené à consommer de la drogue à l’âge de 55 ans.

À l’âge de 3 ans, Claude Bolduc a été placé à l’orphelinat de Lyster, près de Québec, puis à deux reprises dans un pensionnat.

Maltraité, il s’est enfui plusieurs fois de ces endroits pour retrouver sa mère. Celle-ci était toutefois prise dans l’engrenage de la violence conjugale.

La drogue et le plaisir de parler aux gens ont finalement amené l'homme à mendier.

Attachant

«Quand tu aimes la vie, tu aimes tout. Puis lui aimait la vie», dit sa sœur aînée Gisèle Bolduc, qui l’a visité tout juste avant sa mort.

Cet homme que sa famille décrit comme une personne joviale, curieuse, pleine d’humour, qui ne parlait pas pour ne rien dire et qui possédait beaucoup d’entregent, aimait les gens qu’il croisait tous les jours dans leur auto.

«Il m’a déjà dit que, même s’il avait de l’argent, qu’il avait besoin de ces gens-là, raconte sa sœur Solange Bolduc. Tous les gens qui allaient au coin, c’étaient eux, sa famille.»

Il partageait aussi l’argent amassé avec les moins fortunés.

«Il quêtait puis il donnait, c’est ça qu’il faisait», remarque une autre sœur, Ghyslaine Bolduc.

Un piano

Aubin Boudreau, de l’Accueil Bonneau, croisait M. Bolduc tous les matins.

«Il était très encourageant pour mettre le sourire sur les lèvres de tout le monde», se remémore-t-il. Ensemble, ils discutaient beaucoup d’animaux. Claude Bolduc lui racontait souvent à quel point il aimait son chat.

Quelques semaines avant sa mort, Claude Bolduc lui a fait part de son désir d’avoir un piano. L’une de ses chansons préférées était La vie en rose d’Édith Piaf.

Le 16 juin, l’Accueil Bonneau a contacté l’entreprise Piano Héritage située sur le boulevard Samson, à Laval.

«Parfois, on met ce genre de message dans la boîte de courriels indésirables, mais j’ai été très touché par cette histoire», dit le propriétaire de l’entreprise, Lee Bartholomew.

Pleurer

Le bouche-à-oreille a amené l’un de ses clients à donner son ancien piano au mendiant. M. Bartholomew a partagé les frais avec son client pour préparer et déplacer l’instrument chez Claude Bolduc.

«Il était très ému et a commencé à pleurer, raconte le propriétaire de Piano Héritage. Je lui ai dit plusieurs fois: “Arrêtez de pleurer, c’est juste un piano! On va le faire juste pour vous.”»

Cinq semaines plus tard, M. Bolduc est décédé.

Marc Thériault habitait avec Claude Bolduc sur la rue Plessis, dans le Village gai, depuis cinq ans. Il garde un vase au-dessus du piano pour ses cendres.
Photo Lindsay-Anne Prévost
Marc Thériault habitait avec Claude Bolduc sur la rue Plessis, dans le Village gai, depuis cinq ans. Il garde un vase au-dessus du piano pour ses cendres.

Claude Bolduc habitait avec son ami Marc Thériault, surnommé «Marco». Selon ce dernier, ils étaient des amoureux. Ils s’étaient connus il y a cinq ans.

M. Bolduc est mort sur son sofa. D’un côté, il y avait son chat et, de l’autre, son copain. Celui-ci était en train de lui jouer une mélodie qu’il lui avait composée au piano en voyant la fin arriver.

«J’ai joué sa “toune” cinq minutes avant qu’il meure, raconte Marc Thériault. Il me regardait dans les yeux et il m’a applaudi.»

Ironiquement, Claude Bolduc est mort un dimanche. Il avait l’habitude, le dimanche, d’aller à la messe. Quand il a commencé à être malade, ce sont les sœurs qui venaient chez lui.

«Il s'était beaucoup retiré sur lui-même, mais avant, il était plus près des gens», raconte le prêtre Laurent Lafontaine, qui va célébrer la messe aujourd’hui à Notre-Dame-de-Lourdes.

Jusqu’à sa mort

«Il m’a fait promettre de prendre soin de lui jusqu’à sa mort, dit Marc Thériault. C’est une promesse que j’ai tenue.»

Pour lui, deux choses dans l’appartement sont près de son cœur. La chaise sur laquelle Claude Bolduc se berçait souvent et un vase au-dessus du piano pour les cendres de son ancien compagnon.

 

Une lettre pour dire adieu

Quelques semaines avant de mourir, Claude Bolduc a demandé à sa sœur de l’aider à écrire une lettre. Il l’a imprimée à une vingtaine d’exemplaires afin de la distribuer aux passants de son intersection. Dans cette lettre, il tenait à remercier tous ceux qui ont croisé son chemin et à leur dire adieu.

Claude Bolduc accordait une grande importance à son chat Chipou. Cette photo a été prise par sa sœur, Solange Bolduc.
Photo courtoisie
Claude Bolduc accordait une grande importance à son chat Chipou. Cette photo a été prise par sa sœur, Solange Bolduc.

Mes chers Amis du Coin!

La vie prend tout son sens quand on garde espoir. Votre soutien indéfectible a contribué à donner un certain sens à ma vie, et cela jusqu’au jour où j’ai appris cette mauvaise nouvelle: je suis atteint du cancer, poumons et cerveau avec métastases.

L’espoir de revenir comme avant n’est pas mon cheval de bataille! Mais je demeure tout de même convaincu qu’il me reste encore de bons moments à vivre, et surtout en repensant à tous ceux et celles qui m’ont soutenu durant toutes ces années!

Nos rencontres furent empreintes d’un certain humour, de cordialité. Quand je voyais vos beaux sourires en ces matins ensoleillés ou pluvieux, je vous disais: «Avec votre beau sourire vous n’avez pas besoin de maquillage, et c’est mieux pour la santé!» Mais le sourire, hélas, ne nous rend pas immortels! Pour les vivants qui se souviendront, qui sait?

C’est avec une certaine angoisse que je vois venir la fin, douloureuse! Un ami me demandait si j’avais peur de la mort, et je lui ai répondu: «Non, mais je ne veux [pas] être là quand elle va arriver!»

Je tenais absolument à vous dire, avant mon départ définitif, toute ma gratitude, et mon profond respect! Je pleure, vous vous en doutez bien, du profond regret de partir. J’aime la vie!

Grand merci, et je vous souhaite beaucoup de bonheur, et longue vie!

Claude Bolduc